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Publié le 4 Mars 2020

FIBD 2020 : Entretien avec Fred Vignaux, le nouveau dessinateur de THORGAL

Retrouver Fred Vignaux, après la réalisation du tome 37 de Thorgal, L’ermite de Skellingar, son premier album de cette série mythique et alors qu’il travaille sur le tome 38, était l’occasion de faire le point, de recueillir ses impressions sur cette collaboration à 4, tout d’abord Grzegorz Rosinski le créateur, Yann le nouveau scénariste et le coloriste Gaétan Georges.

Alors, selon vous, avec L’ermite de Skellingar, le scénariste Yann vous a-t-il proposé un album de scénariste, avec beaucoup de cases ou un album, laissant la part belle au dessin ? En fait, c’est un petit peu les deux choses. La première partie est un peu plus dense, et la seconde partie, au moment où Thorgal commence à aborder les rivages de Skellingar, c’est beaucoup plus des paysages, c’est beaucoup plus lent, plus contemplatif. Comme disait Van Hamme à Rosinski, « cet album c’est un album de scénariste, cet album c’est un album de dessinateur », Là, il m’a fait quelque chose, justement, qui est pas mal, qui propose les deux choses. Le début est un petit peu plus verbeux parce qu’il faut présenter l’histoire.

Je l’ai vu également dans d’autres articles, que le scénariste Yann t’avais un peu testé dans le Kriss de Valnor en te présentant plusieurs scénarios, plusieurs pistes et que tu avais choisi des pistes, qui du coup pour cet album, lui ont permis d’aller dans ce qui te ressemble le plus. Oui, c’est exactement ça, Parce que c’était une première collaboration, il est assez malin, c’était une façon habile de tester mes goûts pour l’avenir de notre collaboration. Il a fait une trame principale et un certain moment il a proposé des scènes alternatives et Moi, je ne sais pas pourquoi, j’ai choisi plutôt ces scènes alternatives. Il a remodelé le scénario, et c’est quelque chose au final qui me ravit. Du coup, sur celui qu’on est en train de faire, il a fait mouche tout de suite. C’est une façon très, très maline de cerner un petit peu ses collaborateurs.

Les allers et retours s’effectuent de quelle manière ? Il t’envoie plusieurs pages, comment ça se passe ? Pas beaucoup d’allers et retours, mais un gros aller au restaurant. On parle de ce que l’on veut raconter, de nos différentes envies et lui ensuite, il rédige un gros chemin de fer. Et à partir de là, on voit si c’est vraiment ce que l’on peut raconter. Il y a encore un petit aller retour de remarque, et une fois qu’on est d’accord sur ce chemin de faire, il fait toute la partie technique du synopsis et du découpage, en cases, page, dialogue.

Est-ce qu’il y a une intervention de l’éditeur ? L’éditeur intervient à deux moments : au niveau du chemin de fer pour voir s’il y a une cohérence, c’est du Thorgal et c’est une chose qui est attendue par les lecteurs. Il y a donc un véritable enjeu et c’est normal que l’éditeur ait son mot à dire. Et après, une fois que l’on a fait le story board.

À l’étape du découpage, pas forcément trop mais c’est vraiment au niveau du story board que je donne une 1ère fois à Yann pour s’assurer que l’on va bien raconter la même chose, si nous sommes bien raccord, lui avec le scénario, moi avec le dessin. À partir de ce moment-là, je la diffuse à tout le monde à Grzegorz,  Piotr et à l’éditeur. Et là, si quelqu’un a quelque chose à dire à ce moment-là, on rectifie, on réajuste. Mais après, je me lance dans la partie dessin.

Est-ce que là, tu as été obligé de réajuster ? Là, j’en suis encore à cette partie-là j’ai fait une dizaine de planches et je viens de boucler intégralement le story board, pour le prochain tome.

Et pour ce tome déjà paru ? Pour le précédent, on n’a pas eu trop de soucis, on s’est aventuré et on a fait mouche d’entrée, on n’a pas eu trop de remarques.

Et pour le dessin ? Alors, le dessin puisqu’on aborde cette partie-là, j’ai fait ça en deux parties, j’ai fait d’abord une vingtaine de planches. Je suis allé chez Grzegorz, en Suisse. Il m’a fait part de ses remarques, il a redessiné dessus sur certains endroits. Et moi, je suis revenu chez moi, j’ai modifié en fonction de la manière dont j’ai interprété ses remarques afin que je le fasse à ma façon. Pour la deuxième partie, j’y suis allé en mai juin où on a mis le point final à l’album, tout en discutant, en corrigeant.

Finalement, y a-t-il beaucoup d’appréhension dans le train lorsqu’on rend chez Rosinski ? Je pense que pour un dessinateur, on met un an pour faire un album pareil, on ne peut pas vivre tous les jours avec de l’appréhension. Donc je pense que, rétrospectivement, il y a un peu d’appréhension sur les premières pages pour savoir si j’étais bien dans le ton. Je sortais de Kris de Valnor et il fallait que je réajuste un petit peu le trait, mais pas tant que ça. Pour les premières planches, il y a eu un petit flottement mais ça été très passager.

Alors, j’ai fait un petit sondage auprès des gens que je connais qui sont amoureux de la série Thorgal et franchement ils ont trouvé que cette album était excellent tant au niveau scénario que du dessin. Ah bah, c’est super !

Le scénario est fluide, il y a, à la fois une continuité dans la série et à la fois, un style nouveau. Pout les lecteurs de la 1ère génération, ils se retrouvent assurément plus dans celui-ci plutôt que dans les cinq, six derniers albums. Alors, la petite anecdote amusante, c’est quand je faisais le Thorgal et que j’étais encore sur les dédicaces de Kris de Valnor, justement par rapport à cette appréhension, je sentais que les gens avaient envie de me demander quelque chose. Alors, je levais mon regard et immanquablement, les gens me demandaient : « alors, qu’est-ce que ça fait de reprendre un Thorgal, vous n’avez pas d’appréhension ? ». Je répondais alors que quand je suis chez moi, tout va très bien mais c’est quand je vous rencontre que je me demande s’il ne faudrait pas que j’ai un petit peu d’appréhension.

Je suppose que bon nombre de journalistes t’ont posé le même genre de question. Maintenant, ce qui est rassurant, c’est que l’on soit venu te chercher. Psychologiquement, il y a une certaine légitimité. Logiquement, c’est plus facile à appréhender même si jamais rien n’est acquis ! Il faut gagner ses galons ! J’ai un dessin, comme celui de Grzegorz, qui est tributaire de mes états d’âme, de mon humeur. J’ai un dessin qui n’est pas figé et qui peut donc fluctuer en fonction de la journée, de ce qui passé. Comme lui, au cours de sa vie, son (Grzegorz) style a totalement évolué.

Avez-vous délaissé le numérique au profit des crayons et des encrages pour cet album, come vous l’aviez envisagé l’année dernière ? Au final, oui ! Je ne sais pas ce que j’avais dit lors de notre dernier entretien. J’avais dit que j’allais essayer de revenir au traditionnel, j’ai commencé les premières planches en traditionnel et après, j’ai été rattrapé par le cours du temps et je me suis dit, si on veut faire un bel album, je ne change pas tout de suite mes habitudes. Je vais me conforter un peu dans le dessin en essayant de me stabiliser dans le dessin du Thorgal qui est finalement une nouvelle chose par rapport à celui de Kris de Valnor. Sur Thorgal, il fallait un peu plus serrer les vis.

N’y a-t-il pas eu non plus, une histoire de timing ? Ce sont des bd qui sont très riches graphiquement. C’est un dessin assez fouillé. Moi, j’appelle ça, un dessin touffu, avec plein de petits traits. Et au final, une année pour sortir un album, c’est un travail assez dur, assez long. C’est chronophage et du coup, c’est vrai que l’outil numérique facilite grandement les choses en termes de rapidité. Après, ça ne m’empêche pas, certaines parties de les faire en traditionnel mais le reste, c’est en numérique. De plus, il ne faut pas oublier que je fais les couvertures de La sagesse des mythes chez Glénat, sans parler de quelques petits trucs en parallèle. En fait, c’est des journées vraiment complètes.

Au delà de ça, repasser au traditionnel, ce serait modifier ses habitudes de travail. Il y aura donc forcément un petit temps d’adaptation et clairement, je ne l’ai pas actuellement.

Peut-être, comme nous l’avions déjà évoqué, la possibilité d’avoir du matériel pour être exposé en musée, en galerie, de vendre des originaux... Alors après, il y a une grande question dans le milieu des auteurs qui émerge, c’est qu’il y en a énormément qui sont en numérique et se pose alors la légitimité d’essayer d’instaurer un statut pour l’original numérique. Ça va peut-être se faire petit à petit puisque qu’il y a de plus en plus d’autre qui bossent en numérique.

Il n’empêche que se pose le problème de s’assurer que ce tirage est vraiment unique. Il y aura peut-être quelque chose de contractuel à faire, c’est à fouiller.

Ne pas s’occuper des couleurs de cet album n’a-t-il pas été une frustration pour vous ? Oui et non. Oui, parce que, lorsque je pense un dessin, je le pense en couleurs et du coup, je pose mes noirs en pensant aux couleurs. D’ailleurs, une fois que j’ai terminé mes planches, je fais un petit document que j’appelle la bible graphique que je donne à Gaëtan (le coloriste). Après, il en fait ce qu’il veut, compte tenu de sa propre sensibilité, il voit si ça lui sert ou pas. Donc, petite frustration mais en contrepartie, sur les couvertures de La sagesse des mythes où je peux m’exprimer sur de la peinture, de la couleur, etc. Oui, mais en même temps, je ne pourrais pas le faire en terme de temps. Enfin, pour être honnête, Gaëtan fait un superbe boulot.

Finalement, entre Yann, Grzegorz, Gaëtan et l’éditeur, tu te retrouves au centre, à gérer tout le monde. Quelle responsabilité ! On en revient toujours à la responsabilité ! On n’est pas totalement l’homme-orchestre, il y’a Yann qui fait plein de choses mais effectivement, la partie graphique m’incombe, c’est de ma responsabilité. Et puis, il y a un lourd héritage en terme de couleurs, au niveau du Thorgal. Quand on passe après les couleurs directes de Grzegorz...

Justement, on est revenu aux couleurs des premiers albums... Alors, pas totalement ! Parce qu’il y a un petit modelé. On a fait en sorte de faire quelque chose entre les deux parce que le lecteur de Thorgal s’habitue à avoir une certaine richesse et un foisonnement dans les couleurs. Même, au niveau des textures, de pleins de choses, ce que je n’aurai pas pu faire si on avait adopté les couleurs des premiers tomes.

Bien sûr, mais la technique des premiers albums reposaient sur les aplats. Nous avons donc essayé de faire quelque chose, entre les deux.

Ma question concernait plus les teintes car j’ai le sentiment que l’on est plus proche des premiers. Exactement !

Effectivement, avec la richesse à la fois, du numérique qui permet d’avoir une densité dans la couleur... C’est tout à fait ça ! Les couleurs de Gaëtan ont vraiment une vibration très particulière. C’est, en même temps, un travail qui lui est très personnel mais également qui s’inscrit dans la lignée de couleurs qu’ont été faites par le passé. C’est vrai que l’outil numérique permet une plus grande variété au niveau des teintes même, si on reste dans l’ambiance des débuts, on a quand même de la richesse. Et cette richesse, c’est ce qui permet de faire l’analogie avec les dernières couleurs de Grzegorz, sur les précédents albums.

Il y a effectivement de la cohérence. Si on le ressent, alors c’est très bien, c’est ce que l’on a voulu faire !

As-tu un ordre d’idée du lectorat de Thorgal, peut-être au travers des dédicaces ? Les dédicaces, c’est biaisé. Pour moi, ce n’est pas le reflet des lecteurs. Pour moi, le public est assez large, il va de l’ado qui le pique dans la bibliothèque de ses parents, et comme ça lui plait, il lit toute la série. Après, ça va jusqu’au fan de la première heure, la petite madeleine de Proust. Que j’étais moi aussi, en lisant le magazine de Tintin. Je pense que c’est un public assez large et avec une particularité, c’est qu’il est assez féminin. J’ai beaucoup de public féminin en dédicaces qui aime beaucoup Thorgal.

Effectivement, les personnages féminins sont attachants. Et puis, Thorgal n’est pas une sombre brute. Il a des valeurs, il est droit, il prend soin de sa famille, de sa femme, de ses enfants. Il y a vraiment des valeurs familiales et je pense que le lectorat féminin y est assez sensible, n’est pas juste un héros, vecteur d’actions.

On sait que vous êtes en train déjà de réaliser le tome 38 de Thorgal avec toujours Yann au scénario, pouvez-vous nous en parler un peu ? Ce sera une aventure un petit peu particulière. On va essayer, en restant vraiment très très modeste et respectueux, faire une sorte d’Alinoë. Donc, un récit un petit peu particulier dans le monde de Thorgal. On va essayer de s’aventurer et puis on verra, si on réussit ou pas. C’est un petit pari et on espère qu’on va le réussir.

Dans une interview donnée à Planète Bd en octobre dernier, tu précises que tu ne reviendras pas sur le passé de Thorgal mais que tu iras de l’avant, en prolongeant sa vie ? Est-ce à dire que les personnages sont susceptibles de vieillir ?  Alors, oui. La question se posait pour Louve. On ne savait pas trop si on la faisait vieillir ou pas. En même temps, dans cette famille, c’est la partie enfant. Et comme la série Louve est terminée, on s’est longtemps posé la question de savoir si on la faisait grandir ou la garder telle quelle. Et justement, le nouveau récit qu’on est en train de faire tourne autour d’elle. Je ne peux pas t’en dire plus. Thorgal a déjà bien vieilli. A la fin du précédent tome, il prend un petit coup de jeune en se rasant. Les personnages, Kris de Valnor, Aaricia ont également vieillis. Alors après, comme ce sont des personnages féminins, il ne faut pas trop les vieillir. En terme de graphisme, si on commence à mettre trop de traits sur les visages, ça les vieillis drastiquement. On ne peut pas vieillir un petit peu, c’est totalement ou pas. Sur un personnage masculin, c’est plus facile, on rajoute une barbe, on peut les vieillir progressivement. La question du vieillissement de Louve se pose encore aujourd’hui, on va la garder un petit peu comme ça et on verra après.

Le héros, selon moi, doit rester intemporel… Intemporel, c’est exactement ça ! Moi, j’ai rajouté quelques petits cheveux blancs, quand même. Mais, il les avait déjà ; quand on regarde le bateau sabre, il commençait à devenir grisonnant et puis il l’était un petit peu moins après. Dans le bateau sabre, j’ai trouvé qu’il était vraiment beau et c’est comme ça que j’ai voulu le dessiner.

Entretien réalisé par Bernard Launois, le 1er février dans le cadre du Festival international de la Bande Dessinée d'Angoulême.

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Rédigé par Bulles de Mantes

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Publié le 8 Février 2020

FIBD 2020 : Interview de Kan Takahama pour l'adaptation de "l'amant"

Tout d’abord, je voulais vous féliciter pour cette excellente adaptation que vous avez réalisée avec le roman L’amant de Marguerite Duras. L’adaptation d’un roman reste un exercice très difficile et ce, d’autant plus, quand il s’agit de mettre en dialogue et en image un tel roman, qui plus est, porté au cinéma quelques années plus tôt. Cette adaptation donne une furieuse envie de se replonger dans le roman et rien que pour ça, il était important de le faire.

A ce propos, est-ce que c’était votre intention première et en avez-vous eu d’autres ?

L’objectif, c’était effectivement de donner envie de relire le roman.

C’est réussi !

C’était aussi pour moi, personnellement, l’occasion de relire le roman. Et, parce que je l’ai lu quand j’étais très jeune, je l’ai lu d’une traite et j’avais encore peu d’expérience. 23 ans plus tard, retravailler, relire, le roman avec une expérience différente était important. Moi aussi, j’ai eu différents expériences difficiles dans ma vie, avec un moment de dépendance à l’alcool, avec aussi un moment « teenagers ». Avoir envie de créer quelque chose mais ne pas pouvoir y arriver, ne pas savoir dans quel sens aller.

Petit à petit, je suis arrivée à être reconnue et notamment, obtenir des prix au Japon, avec des moments où les gens se sont intéressés un peu plus à moi. Et donc, des moments difficiles, entre la personne que je suis et l’auteur. Je pense que pendant ces 23 ans, je me suis rapproché, j’ai fait des expériences personnelles qui m’ont permis de mieux comprendre ce que disait Marguerite Duras.

Comment avez-vous appréhendé son écriture ?

Il y a un peu d’une vision de l’intérieur. Elle dit « elle » mais c’est « je ». C’est donc une autobiographie, en tout cas, basée sur son expérience, avec beaucoup d’éléments personnels qu’elle injecte dans ce « elle » qui est « je ». Et si j’avais conçu le livre en incluant trop de passage écrit du livre, ça aurait été trop écrit. Et j’ai essayé, par le dessin, de faire sentir ce qu’il se passait mais en ne mettant pas de mot.

Dans le scénario, on sent une certaine fluidité dans le phrasé qui fait, que ça coule.

Parce que j’ai eu envie de travailler beaucoup sur l’environnement, le paysage. Et tout ce qu’elle voit, de dessiner tout ce qui entoure le personnage.

La particularité de cet album est de comporter peu de cases par page (5 maxi.) mais malgré tout, vous réussissez le tour de force d’en tirer toute la quintessence : pourquoi avoir fait ce choix ?

Alors, quand j’ai commencé à dessiner, j’adorais dessiner vite et ça, ça me plaisait. Et souvent, je dessinais sans effacer le crayonné. Et petit à petit, mon dessin a évolué. J’ai vu aussi comment les auteurs de bandes dessinées s’attardaient à dessiner plus précisément chaque case et je m’en suis inspiré aussi.

J’aimerai connaitre la relation que vous avez entretenue avec votre éditrice, Nadia Gibert,  pour la réalisation de cet album ? Comme avez-vous travaillé avec elle ?

C’est une éditrice qui s’intéresse à la littérature, et donc de travailler sur la présentation de l’œuvre littéraire a été très agréable.

Avec Nadia Gilbert, mon éditrice, nous avons une longue histoire ensemble puisqu’elle a été la première à m’éditer, à mes débuts, chez Casterman. Et quand on échange, quand on parle de nos goûts littéraires, on parle des mêmes ouvrages. On a des points communs : elle aime bien Bukowski par exemple, et moi aussi.

Si vous aviez pu rencontrer Marguerite Duras, quelle aurait été la première question que vous lui auriez posée ?

Tout d’abord, le style de Duras, c’est d’inclure des éléments autobiographiques à une fiction. Et donc, quand on dit Duras dans le livre, en fait, elle nous a eu avec ça parce que il y a du Duras mais aussi de la fiction ! C’était sans doute quelque chose dont elle plaisir. Et en même temps c’était pour sûrement compliqué pour elle. J’aurais aimé lui demander quel était la part de plaisir et la part de difficultés dans ce qu’elle faisait en mélangeant la belle là l’autobiographie la fiction.

Enfin, j’ai eu, moi aussi, une période assez longue de dépendance à l’alcool que j’ai pu arrêter totalement. Il y a, après le sevrage, cette période de sérénité, dont on parle, quand on a été alcoolique. Marguerite Duras avait du mal à arrêter l’alcool mais comme elle a eu un accident et qu’elle a été dans le coma et qu’après, elle s’est mis à écrire le roman, j’aurai voulu lui demander, même si ce temps a été court, comment elle a vécu ce temps de sérénité.

Avez-vous l’intention de vous lancer, à nouveau, dans l’adaptation d’un roman, peut-être celui de l’amant de la Chine du Nord ?

Pas L’amant de la Chine du Nord, en tout cas. Fondamentalement, je préfère créer mes propres histoires. Mais, par exemple, j’ai un ami qui m’a conseillé d’adapter Houellebecq. J’ai fais des études d’art, mais il y a un roman (la carte et le territoire) sur lequel Houellebecq traite cette question de l’art. Cet ami me dit que ça l’intéresserait beaucoup de voir ce que je ferai avec ce roman mais ce n’est pas un projet actuellement.

Que la notoriété et le succès vous soient venus plutôt de l’Europe dans un premier temps que de votre pays, le Japon, vous ont-ils interpellé, voire peiné ?

Tout simplement peut-être, de la reconnaissance que ce soit passé comme ça. Mais il y a aussi des livres qui se sont mieux vendus au Japon.

Je parlai simplement de votre début de carrière.

Alors que je n’avais qu’un seul livre publié au Japon j’ai pu travailler en France avec un grand éditeur, Casterman pour lequel j’ai accepté ce projet, sans mesurer l’ampleur que cela pourrait prendre, et pendant un certain temps, je me suis posée des questions là-dessus. Ensuite, il y a eu un moment où je n’arrivais plus vraiment à dessiner et c’est la période où j’ai réfléchi au scénario. Finalement, j’ai continué à réfléchir à travailler à ce que je pourrais créer.

A la lumière de vos réponses dans cette interview, On sent bien que cette période de dépendance a été particulièrement traumatique pour vous.

Avec l’alcool, et pas seulement l’alcool, aussi une dépendance psychologique qui a entraîné une période difficile, oui psychologiquement.

On en ressort, paraît-il plus fort

Oui, tout à fait !

Propos recueillis le 1er février 2020 auprès de Kan Takahama en salle de presse des éditions RUE DE SEVRES à l'occasion de la sortie de l'album L'AMANT.

Je remercie sa traductrice sans qui l'interview n'aurait pu se faire.

Bernard Launois

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Rédigé par Bulles de Mantes

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Publié le 7 Février 2020

FIBD 2020 Interview Miguelanxo Prado à l'occasion de la sortie de l'album « Le triskel volé »

Tout d’abord, je tenais à vous féliciter pour ce conte qui mêle la mythologie, le fantastique dans le quotidien galicien.

Comment cette histoire vous est venue ? Je suppose qu’il a un rapport évident  avec la manière dont les humains martyrisent la terre.

Oui il y avait deux questions, deux points que j’essayai de combiner d’un côté, c’est ça. C’est l’évidence que nous avons un gros problème avec le rapport avec la terre c’est même un problème d’autodestruction. Je pense qu’il n’est pas nécessaire d’avoir une sensibilité écologique pour comprendre, simplement l’intention de survivre, de permettre à notre fils à nos petits-fils de continuer. Et de l’autre, l’idée que, et tu la connais bien, cette position que oui, il y a des problèmes, des mea culpa mais que ce n’est jamais notre faute, ce n’est jamais soit, mais plutôt l’autre. Il y a aussi une question de responsabilité, de culpabilité pourquoi pas ? C’est la psychologie moderne de ne pas parler de culpabilité, je pense que oui c’est absolument nécessaire le sentiment de culpabilité pour vraiment essayer de changer les choses. C’était vraiment parti de là pour cette histoire.

 

Le scénario, fort bien construit au demeurant, montre une angoisse crescendo au fur et à mesure que l’on avance dans l’album. Pouvez-vous expliquer cette technique narrative ?

Oui, oui mais c’est une structure de thriller assez classique je veux dire. En fait, c’est une façon, de comprendre les événements. Je pense que notre cerveau, c’est sa façon habituelle de le faire. Avec cette histoire, comme tu l’as dit, c’est une structure très différente d’Ardalen, Parce que, dans ses autres histoires, j’avais tenté avec le lecteur de prioriser les sentiments. Mais dans ce cas, J’avais besoin d’une narration plus côté thriller, aventure. Parce que, en même temps, c’est une histoire en trois albums avec des histoires indépendantes Mais, avec un fil conducteur, mais avec une différence temporelle énorme. Il y aura trois pactes, entre le monde de la magie et le monde des humains. Alors là ici ce sont les pactes de la léthargie, et pour faire cette liaison, avec les trois histoires et pour avoir la possibilité de développer les personnages, j’avais besoin d’une structure qui monte pour le lecteur afin que cela finisse pour le troisième, en apothéose. Le deuxième livre raconte chronologiquement comment nous sommes arrivés à ce point. Et le troisième c’est la conclusion....

Que je crains !!!

 

Rires de Miguelanxo.

 

Je suppose que le côté Triskell et Celtiques vous a été inspiré par votre région d’Espagne, la Galice. Pouvez-vous nous en dire plus ?

Bien sûr, oui, la culture celtique est pour moi, celle qui s’est emparé de la culture européenne. Nous avons pas mal de connaissances par beaucoup de restes, notamment de dolmens. Mais comme elle est une culture quasiment sans écriture, il reste le problème de l’interprétation.

Nous avons trouvé des choses qui sont arrivés à nous, au travers de la tradition. Nous connaissons les druides et ce rapport religieux lié tout particulièrement avec la nature ; l’idée étant de déifier la nature et je trouvais que ça collait parfaitement pour mon histoire.

 

Votre opus finit plutôt par une note optimiste avec l’espoir que les humains vont se réveiller à temps pour sauver la terre et que la fin du monde n’est pas encore d’actualité. Etes-vous finalement si optimiste que cela ?

Je suis convaincu que je suis très optimiste. Je crois que je suis très réaliste ! Au moment d’analyser, je préfère continuer vivant plutôt qu’à me suicider. Je ne suis pas pessimiste, j’ai toujours l’espoir d’arriver à une petite solution. Mais en même temps il faut quand même reconnaître le problème. L’optimiste qui élimine le problème comme ça. Fermer les yeux comme le font certains hommes politiques est absurde et cette négation est un vrai suicide.

 

Quelques humains de cet album s’apparentent à des « magiques », êtres surnaturels, et l’on se surprend à trouver ses transformations particulièrement réussis. Comment avez-vous trouvé ces métamorphoses diaboliques ?

Mon rapport avec le dessin, avec la peinture est bien plus naturel que l’on peut penser et ce n’est pas une question intellectuelle. J’ai commencé à dessiner en ayant l’intention de trouver le personnage humain et c’est tout naturellement qu’en déformant ses traits qu’il s’est métamorphosé en démon. En fait, je ne suis pas capable de rester à faire la même chose longtemps et de la même manière.

 

Je trouve que c’est plutôt bien de se renouveler.

 

Peut-être pour toi c’est très bien mais les éditeurs n’aiment pas que l’on change de style. Quand j’ai commencé à créer l’histoire, j’ai compris immédiatement que je ne pourrai pas le faire graphiquement de la même manière qu’Ardalen ou que Proies faciles. Alors, j’avais besoin de trouver une autre manière, un autre style de raconter.

 

Le titre Le pacte de la léthargie, en espagnol est devenu Le triskell volé en France, savez-vous pourquoi le titre a été changé ?

 

Bon, tu sais le monde de l’édition a bien changé. Maintenant c’est nécessaire de se poser beaucoup de questions concernant le marketing. Alors, c’est vrai si je ne connais pas vraiment bien le français je ne sais pas si un titre est plus marquant plus qu’un autre. Le titre en portugais c’est le même, le titre en espagnol c’est aussi le même le titre en galicien également. Toute l’équipe de Casterman a dit au non le titre n’est pas assez parlant, Avec le mot léthargie il y a une idée, de très passive. Je comprends que l’éditeur soit décisionnaire sur le choix de l’album et je préfère en discuter et que l’on décide ensemble plutôt que je le découvre en recevant l’album comme Venin de femmes qui était tangent. L’éditeur Album Michel avait changé le titre sans me consulter. Ici, j’ai été consulté et le Triskell volé faisait partie des options que j’avais proposé.

 

Depuis quelques albums, vous dénoncez les dérives que peuvent engendrer le pouvoir et

l’argent comme par exemple Proies faciles : est-ce que c’est pour vous la gangrène de notre monde moderne et celui qui risque de nous mener à notre perte ?

 

Nous avons un problème, et ça c’est déjà une réflexion, politique, historique, le XXe siècle apparaissait idyllique, après avoir combattu le féodalisme. Nous avons réussi, après la révolution française, la révolution rouge à instituer que l’État moderne prenne la responsabilité de la protection du citoyen et nous avons perdu la bataille parce que le pouvoir est devenu celui de l’économie et de la spéculation. Aujourd’hui, nous avons un pouvoir sans contrôle : nous pouvons changer de gouvernement mais nous ne pouvons rien faire pour contrôler les milliardaires et là, je ne suis pas optimiste.

Propos recueillis le 30 janvier 2020 à la salle de presse Casterman à Angoulême.

Bernard Launois

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Rédigé par Bulles de Mantes

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Publié le 6 Février 2020

FIBD 2020 Interview CHINA LI T2 Maryse & Jean-François CHARLES

Vous retrouver est toujours un plaisir sans cesse renouvelé. Nous n’avions pas eu l’opportunité de nous rencontrer à la sortie du premier album China LI. Aussi, il me semblait important de le faire avec ce 2ème opus, tout aussi réussi que le premier.

 

Si l’histoire s’est installée dans le 1er opus, le deuxième commence très fort et sans dévoiler le dénouement, il apparait beaucoup de chamboulement dans les vies de LI et de l’honorable Monsieur Chang. Pouvez-vous nous en dire un peu plus ?

 

M : Li, l’album commence quand elle arrive en Europe, à Paris. Pourquoi Paris, parce que son professeur était français. Elle quitte Shanghai compte-tenu des événements, son protecteur a envie de la savoir en sécurité en l’envoyant loin de la Chine. En outre, les Chinois comme les chinoises des grandes familles, on les envoie en Europe pour faire leurs études.

 

Votre amour pour l’histoire avec un grand H est indéniable et cette fois encore, le lecteur prend plaisir à trouver une belle intrigue dans un décor et ce, dans un contexte historique des plus fouillés. J’aimerai que vous reveniez sur votre amour de l’histoire et sur les techniques scénaristiques que vous utilisez pour arriver à vos fins, de mêler ainsi la fiction à l’Histoire au point de se demander si l’ensemble n’a pas existé ?

 

M : Jean-François a quand même un sixième sens, car quand on commence une histoire, on connaît l’histoire avec un grand H, la géographie en 20 ou 30 mots, on en connaît pas plus et on se documente. Ça s’étoffe et puis les personnages se détachent et au bout d’un moment, ils ont une vie à eux. On a bientôt l’impression qu’on a plus qu’à les suivre, il existe déjà. Et je sais que Jean-François voulais parler d’un eunuque assez tôt chef de mafia et qui aurait été lettré. C’est vrai qu’en lisant, en se documentant, on a appris qu’à la Cité Interdite, les eunuques volaient les œuvres d’art. Qu’à un moment même, ils ont été expulsés. Afin que l’on ne connaisse pas leurs rapines ils ont même été jusqu’à mettre le feu à la pièce qui contenait les œuvres d’art afin de ne pas montrer qu’ils en manquaient.

Donc, souvent Jean-François pressent une certaine vérité, c’est vrai ?

 

JF : oui, Je pense quand même temps, on dit toujours, la fiction dépasse toujours la réalité ou plutôt le contraire. Mais il me semble que les choses vont de soi. On rentre dans une période historique et si on laisse aller les personnages, quelque part, il me semble qu’il y a une certaine logique. Ils s’agissent comme ça. C’est souvent que les choses se regroupent, se rejoignent, un peu comme dans un film. C’est aussi un peu comme si, nous, nous vivions l’événement. Ça va de soi quelque part, les choses se font naturellement il n’y a pas de plan particulier.

 

Eu égard à la période où se déroule le récit dans une Chine déjà devenue très secrète, avez-vous des difficultés à trouver de la matière, tant pour le scénario que pour le dessin ?

JF : Au départ, quand on commence une histoire, et j’aime bien le dire, on regarde ce que l’on a à la maison. On a, parfois, acheté des livres sur la période avec de très belles photos sur la Chine. En 1930, la photo est en plein essor. Et puis, bon, il y a les témoignages des coloniaux qui sont allés en Chine., qui photographiaient, qui filmaient. Il y a de très beaux films muets sur cette période et tout ça est passionnant. C’est vrai qu’au début, on n’y comprend rien il y a tellement de nom que l’on ne connaît pas et puis, on finit par s’imprégner du sujet. Petit à petit, les personnages qui ont existé deviennent familiers. C’est une période passionnante et puis la documentation elle vient au fur et à mesure. Pour le tome trois, dont le scénario est terminé, on a trouvé beaucoup de documentation. Mais au départ, il faut se lancer. Au tout début de l’aventure des journalistes nous vous avaient dit : il vous faut rencontrer untel ou untel qui va répondre à toutes vos questions. Mais ce n’est pas vrai ! Le problème, c’est que les gens nous demandent ce que l’on veut savoir. Mais nous, on ne sait pas encore ce que l’on veut savoir et c’est un peu, du coup, un dialogue de sourds. Sur la période de Mao, on a lu beaucoup de choses mais après, il faut s’en faire son idée. En plus, ce n’est pas un bouquin d’histoire, on est dans un contexte historique. Il faut aborder le sujet avec humilité.

 

A ce stade, alors que je suppose que vous avez déjà entamé la conception du tome 3, possédez-vous le dénouement de l’histoire ou celui-ci est-il susceptible d’être encore modifié ? Je viens d’apprendre, en lisant des interviews de mes confrères, que la série ne s’arrêterait pas au 3ème tome.

JF : Au bout du premier album, on s’est dit, on raconte l’histoire de Li, elle couvre le siècle chinois et la raconter en 3 albums nous auraient obligé à faire des ellipses énormes même si, dans une vie, tout ne marque pas. Nos parents, ils ont été marqués par la guerre et ça a duré cinq ans. Après, il y a une période de 20 30 ans où il ne s’est pas passé grand chose de marquant. La vie de Li, c’est la même chose. Mais, ç’aurait été dommage de la compresser d’autant plus que nous savons très bien que l’on ne reviendra pas sur la Chine.On a décidé, en accord avec l’éditeur, de réaliser cette série en quatre ou cinq albums. Et je pense, que c’est une installation une respiration aussi. Et en plus, j’aime bien dire, qu’il y a eu cette période où les séries bd ont été décriées et ce n’est plus le cas aujourd’hui. Et aussi, maintenant je m’aperçois que notamment avec les séries télé, dont on est très, très, adeptes tous les deux, permettent d’installer les personnages qui deviennent familiers. si j’avais fait cette série en trois albums, je n’aurais pas pu faire ses grandes pages que j’affectionne tout particulièrement. On se plaît beaucoup dans cette histoire, et c’est l’occasion y a tellement de choses à raconter sur la période de Mao.

 

Entre des décors somptueux et la sublimation de la femme, toutes les cases (421 en tout et 62 planches) sont des œuvres d’art. Comment réussissez-vous le tour de force de réaliser avec talent un album chaque année ?

JF: C’est du boulot, en moyenne 10 heures par jour, Week-end compris. En même temps, c’est une passion que nous avons tous les deux et on a la chance de pouvoir la vivre à deux. Il n’y a qu’une chose qui est dommage, c’est que l’on ne voit pas le temps passer !

 

Depuis Sagamore, en 1988, vous travaillez main dans la main, tous les deux depuis plus de 30 ans. Est-ce que votre manière d’aborder la création d’un album à tous les deux a changé en 30 ans ? Si oui, de quelles manières ?

JF : Le fait de travailler ensemble avec Maryse, a féminisé mon dessin. Elle donne toute cette part féminine Il y a dans le dessin et dans l’histoire. La manière d’aborder  la condition féminine, ne serait pas la même si Maryse n’était pas là.

Maryse : je trouve que ça se fait inconsciemment, évidemment. On a chacun sa personnalité et c’est une fusion de nos deux personnalités.

Propos recueillis le 31 janvier 2020 dans la salle de presse CASTERMAN à l'occasion du Festival International de Bande Dessinée d'Angoulême.

Bernard Launois

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Publié le 13 Novembre 2019

JUSQU'AU DERNIER, interview de Paul Gastine et Jérôme Félix à la l'occasion de la sortie de l'album

Assurément une des grandes révélations de l'année avec un western de bon aloi, tant au scénario qu'au dessin. Il semblait opportun d'interroger les auteurs afin de mieux connaître comment cet album a vu le jour.

Voilà une belle histoire remarquablement mise en dessin, digne d’un bon film.  Est-ce que le choix de parler de la fin des cow-boys a été guidé parce que c’était un sujet rarement traité ?

JJF : Globalement, le western traite rarement des cow-boys.

PPG : Des vrais cow-boys, des vachers

JF : Il y a un film qui s’appelle « Les cow-boys »  avec John Wayne et Montgomery. Il y a beaucoup d’histoires avec les éleveurs mais le métier de cow-boys est rarement traité. Aussi, parce que c’est finalement des moments où il ne se passe pas grand-chose. Le travail de cow-boys est assez répétitif et donc, pas propice à de l’aventure.

PG : Vu les difficultés du métier pourtant, on pourrait un faire un album, rien que sur un convoi parce que, entre les vaches qui se cassent la gueule, les chevaux qui se pètent une jambe.

JF : Et quand j’ai commencé à chercher de la documentation sur les métiers de cow-boys, j’ai eu beaucoup de mal en trouver. En fait, je suis tombé sur un petit article qui disait que le métier de cow-boys n’avait duré qu’une dizaine d’années.

Ce qui parait court…

PG : Il a évolué pour devenir autre chose, sur des distances plus courtes. Les mecs ne trimballaient plus les vaches sur des longs trajets puisque les bêtes étaient transportées par le chemin de fer.

JF : Les cow-boys ont été indispensables à la survie de l’Amérique puisque les colons qui partaient dans l’Ouest, il fallait les nourrir. Les récoltes n’étaient pas assez suffisantes, on n’avait pas encore suffisamment bien travaillé la terre. Il fallait donc nourrir les gens et on les nourrissait avec des vaches. Et ces vaches, il fallait les conduire. Pendant dix ans, il a fallu des hommes expérimentés, capables de conduire des troupeaux de 1000 à 1200 vaches pendant 3 à 4 mois. Avec l’arrivée du train,  les cow-boys se sont rapidement retrouvés sans travail. J’avais dû lire en même temps qu’ils avaient eu extrêmement de mal à se réadapter. La plupart était devenus alcooliques ou pistoléros.

Pour moi, l’arrivée du train, c’est le début de l’air moderne.  Avec le train, arrive la civilisation, la loi. Avec le train, les cow-boys deviennent le symbole de l’archaïsme,  d’un monde ancien que l’on veut oublier et on s’est dit avec Paul que ce serait intéressant de faire l’histoire à partir de là.

Comment appréhendez-vous la réalisation de l’album ? Le scénario évolue-t-il dans le temps, au fur et à mesure de la conception de la bd  et est-ce que vos méthodes de travail ont évolués en 15 ans de collaboration ?

PG : On est à la fois dans la même manière de travailler et puis ça a évolué quand même. Quand on a commencé à bosser ensemble, moi j’apprenais le dessin et Jérôme, par exemple, me storyboardisait tout pour que je n’ai pas à réfléchir à des problèmes de mise en scène et que je m’améliore en dessin. Et , très vite, ça a changé. Sur cet album-là,  Jérôme m’a parlé il y a très longtemps du scénar. On a beaucoup discuté avant de se lancer dedans.

JF : Ce n’est pas un qui écrit et l’autre dessine. J’appelle pendant la réflexion du scénario, notamment quand j’ai des doutes. Paul me dit, par exemple, j’aimerai bien dessiner ça plutôt que ce tu proposes. Pour nous le scénario, c’est vraiment un outil de travail qui va être remanié tout au long de l’album. C’est un outil de communication et pas du tout un objet arrêté.  Nous, ce qui compte, c’est les personnages, donc on les connaît par cœur. L’histoire a un peu bougé mais pas les personnages. Il y a une logique dans le récit. Quelques fois, il y a des scènes qui vont marcher au scénario et pas du tout au dessin. De toutes les façons où Paul ne le sent, on modifie le scénario en cherchant à deux.

C’est un album très rythmé et on le dévore car on a hâte d’en connaître le dénouement sans forcément s’attarder sur le dessin que l’on (re)découvrira à la deuxième lecture.

PG : C’est un beau compliment car c’était l’effet voulu. Je ne cherche jamais à mettre le dessin en avant.  Le dessin doit épouser le scénar, il faut que ça soit agréable à regarder mais il ne faut que ça sorte le lecteur de l’histoire. 

JF : En fait, Paul est extrêmement modeste dans son dessin car à aucun moment, il va profiter du scénario pour se mettre en avant. Là où il va mettre son talent au service de l’album, c’est dans le jeu des acteurs. On s’était quasi interdit les cadrages compliqués dans cet album-là.

Par contre, comme Paul ne montre pas son talent dans les scènes d’effets spéciaux, il va travailler au millimètre les expressions et les jeux d’acteurs des personnages. Je pense que la grande force de ce livre, c’est que les personnages ne sur-jouent jamais !

 

A propos du dessin, quels sont vos techniques de travail ?

PG : Storyboard, crayonné, nettoyage, encrage et couleurs. La formule classique sauf que pour cet album-là, tout a été fait par ordinateur, de A à Z. J’ai particulièrement travaillé de telle manière à ce que l’aspect numérique ne se voit le moins possible ! Je tenais pas à ce que, lorsqu’on ouvre cet album, on dise « ah,  philtre Photoshop ». Cela fait 15 ans que je « tripote » Photoshop et on se connait bien maintenant.

Réaliser des planches sur feuilles de dessin, à l’ancienne ne vous titille pas ?

PG : Je m’y remets au traditionnel sur le prochain album, crayonné, encrage. Par contre, je vais continuer à utiliser l’ordinateur pour les phases préparatoires parce que ce serait bête de s’en passer. Il faut dire que c’est très difficile de se remettre au papier après 3 ans de pur ordinateur passés sur « Jusqu’au dernier ». Il est clair que l’on s’habitue au petit bouton en haut à gauche qui permet d’annuler. Mais, je sais que je suis allé au bout de ce que je pouvais supporter de l’ordinateur. Il a ses avantages mais aussi ses gros inconvénients, c’est  que dès l’instant où l’on veut avoir un rendu que cela que l’on vient de faire, il faut imprimer sur une feuille. Sur écran, on n’a la notion de rien, même au niveau des couleurs ! Les couleurs sont toujours plus vives que ce que l’on va avoir sur du papier. JF : Il ya aussi une raison économique car Paul a passé 3 ans à dessiner l’album. Vous imaginez bien qu’économiquement, c’est catastrophique. Et là finalement, le retour au papier va permettre à Paul de vendre des originaux.  En fait, maintenant c’est juste une manière de se donner du temps pour pouvoir réaliser un album à l’ancienne.

Pour pouvoir vivre un peu correctement…

PG : On ne peut plus faire un tel degré de qualité.

JF : On a tous été marqués par la déclaration de François Schuiten qui a dit qu’il n’avait plus les moyens de faire un album comme il le veut, de prendre son temps. Il faut savoir que Paul est dans cette école-là, il veut prendre du temps pour faire un bel album et si Schuiten n’y arrive pas, vous imaginez bien que nous, nous n’avons pas le lectorat de François Schuiten. Et donc, c’est quasiment impossible aujourd’hui. Il faut absolument générer de nouveaux revenus et c’est vrai que la vente d’originaux ne va pas permettre de devenir riche mais donner du temps. Mais actuellement, y-a-t’il encore un lectorat pour ce genre d’albums et là d’autant plus qu’on les a habitués depuis quelques temps avec un dessin plus rapide, plus jeté. On a fait un album à l’ancienne pour lequel on est très fier, on l’assume.

Les enfants Benett et Tom  sont craquants, chacun à leur manière, les adultes féroces hormis l’institutrice, ces contrastes sont-ils volontairement renforcés tant dans le scénario que dans le dessin ?

PG : Oui, ça été pensé… Tous les contrastes de comportement entre les adultes et les enfants ont vraiment été réfléchis. On en a beaucoup discuté avec Jérôme et au dessin, j’ai voulu faire le contraste : les adultes sont burinés et finalement beaucoup plus faciles à dessiner que les enfants qui ont un visage lisse.

Vous avez réussi un fort bel album assurément promis à un bel avenir, en avez-vous pris conscience ?

On a pris conscience qu’on a fait un bel album longtemps avant sa sortie quand on a éveillé auprès des pros, par nos parutions sur le net, d’un réel engouement, ce qui nous a fait extrêmement plaisir. Le western vit un regain d’intérêt avec des bons trucs, quand on voit Undertaker, le Lucky Luke de Mathieu Bonhomme qui est une tuerie absolue et nous, on arrive, première tentative dans le western et  direct, on est mis en parallèle de ses titres et ça fait super plaisir.

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Rédigé par Bulles de Mantes

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Publié le 11 Novembre 2019

Interview Riff Reb’s à l’occasion de la sortie de  « LE VAGABOND DES ETOILES »

Après une belle trilogie maritime, l'auteur complet Riff Reb's s'attaque avec talent à l'adaptation d'un nouveau chef d’œuvre de Jack London, "Le vagabond des étoiles" qui s'impose à la fois comme un procès contre l'univers carcéral et un hommage à la puissance de l'imaginaire. L’interviewer à l'occasion de la sortie du 1er tome de ce diptyque était l'occasion de découvrir les arcanes de cette belle adaptation.

J’apprécie beaucoup ce que vous faites et ce, depuis fort longtemps et là, j’ai trouvé qu’avec cet album, une rupture avec ce que vous faites habituellement.

Alors, à la fois une rupture et une continuité, je veux dire, c’est une adaptation littéraire et pour moi c’était l’essentiel. Sur les 3 albums précédents, c’était du maritime mais pour moi, je n’y vois pas le côté maritime, j’y vois l’aspect…

Ma notion de rupture justement, c’était sur le côté maritime…

Oui, oui, je comprends mais c’est pour ça qu’on en parle. C'est-à-dire qu’en fait, je n’ai pas choisi la mer comme sujet, j’ai choisi un roman de Mac Orlan qui parlait de la mer et je me suis retrouvé en mer, mais je savais très bien que c’était une histoire de pirates. Mais seulement, j’y voyais tellement, pour revenir aux origines, dans le roman de Mac Orlan, la situation d’un marin, à cette époque là, équivaut à celle d’un pauvre gars paumé dans ses tranchées. La mauvaise nourriture, la mort qui peut arriver du dessus, du dessous où ça peut même être un copain qui, comme sur le bateau, qui vient vous trucider, la mauvaise bouffe, le manque de femmes, de sa mère ou de sa fille… C’est cette forme-là qui me plait, la poésie de Mac Orlan. Cette littérature là, elle se passe en mer mais elle pourrait se passer au fond d’une tranchée, ou près d’un feu, peu importe ! Ce qu’il dit de l’homme n’a pas de contexte, c’est de l’humanité. En gros pour résumer un peu pour les gens, le personnage principal enfermé, à cause des supplices, pour des raisons qu’il faudra lire, s’abstrait de son corps et devient pur esprit sans trop savoir ce que sait, ni moi, ni London.

Alors, est-ce que votre choix d’adapter librement « Le vagabond des étoiles » de Jack London, n’a pas été guidé par votre peur d’être classé « peintre de la marine » ?

Il y a de ça ! En vérité, je voulais faire un western mais je n’ai pas eu les droits. Il s’agissait des frères sisters . Un certain Jacques Audiard les as eu après moi enfin, après que moi, on me les ait refusé. Mais je voulais sortir de ces grands espaces maritimes pour de grands espaces terrestres. Ce qu’il faut savoir, c’est que le « vagabond des étoiles », j’ai envie de l’adapter depuis que je l’ai lu. Et je l’ai lu, j’avais 29 ans ! Maintenant, bientôt 59. Donc, cela fait trente ans que cette histoire me poursuis, m’habite ! En tout cas, je vis avec ou au moins à côté. Et au moment où j’ai fait « Le loup des mers », je voulais faire « Le vagabond des étoiles » et devant la complexité du récit, devant la complexité de ce que je vivais personnellement, c’était très difficile. Et puis, très déstructuré,  très complexe, je n’arrivai pas à me concentrer sur ce récit-là, sur le travail en soi. Et, quand je travaille sur un auteur, j’enquête, qu’est-ce qu’il a écrit d’autres. Quelles sont ses influences, enfin, qu’elle était ses goûts, pourquoi cet attirance sur tel philosophe, etc... Et j’ai repris « le vagabond des étoiles, sur lequel j’ai mis des couches, tous les dix ans ou presque, de travail et d’abandon et je m’y suis une dernière fois en me disant là, je vais essayer de l’adapter, vraiment, pousser loin mon travail pour pouvoir le faire lire et qu’on me dise, avant même que le livre existe, la qualité de la chose. Je me suis dit, « je casse la figure à ce truc qui me suit, qui finit par me peser, que je m’en débarrasse. Soit, j’y arrive, dans le sens où l’on m’encourage à le faire en me disant que l’adaptation est bonne. Et dans ce cas là, j’en serai débarrassé ou soit, on me dit non que ce n’est pas bon et là, j’oublie, c’est fini, je range ça dans mes étagères.

Il aurait sûrement été difficile de l’oublier…

Oui, mais bon, je me serai fait une raison officielle. Et donc, j’ai fais l’adaptation en deux volumes, story-board, tous les textes, tout dessiné, assez poussé et j’ai donc pu le faire lire à ma compagne Edith, auteure et ma directrice d’édition, en disant, voilà, vous avez chacune une copie des deux volumes, lisez, dites-moi si ça le fait ou pas. Si ça ne va pas, allumez-moi les filles, je ne vous demande pas de l’amour.

En fait, c’est que l’on attend d’un éditeur…

J’ai eu une jolie exposition à Strasbulles fin mai ou j’ai eu le bonheur de faire la visite de l’expo en compagnie de Jean-Claude Mézières, auteur de Valérian. Et cet homme-là est sans pitié, mais c’est un bonheur puisqu’on était entre deux professionnels et moi je le vois comme un maître, je lisais quand j’avais 8 ans, dans Pilote et là me retrouver à côté de lui, c’était déjà inimaginable dans ma jeunesse. « Riff, si tu veux des compliments, demande à ta grand-mère, moi, je vais te dire que là ton dessin ça ne va pas », très bien ! « Et, je ne te vexe pas », très bien, je suis comme toi, je suis honnête. Des gens me trouvent dur mais on ne peut pas progresser dans les compliments, on ne progresse que dans la difficulté.

Comment avez-vous abordé l’adaptation ? Est-ce que ça été plus difficile de faire des coupes sombres dans le roman tout en gardant la substantifique moelle que pour d’autres adaptations ?

C’est pour cela que j’ai abandonné plein de fois, j’ai évoqué ça depuis un moment… « Le vagabond des étoiles », c’est une histoire à tiroirs ! I y a une vie qui nous en débouche sur une infinité. On en aura que des extraits, mais c’est beaucoup de documentation : quand un gamin embarqué par les vikings dans un décor de vikings, quand ce gamin s’échappe dans une tribu suisse finalement, il se fait embaucher chez les romains, il finit officier de la cavalerie, auxiliaire avec Pilate, au moment de la crucification de Jésus, il faut que je dessine tout ça et un passage à Rome, entre deux, comme si c’était facile. C’est un livre qui occasionne tellement de choses. Évidemment, il est enfermé et il fallait que je trouve le moyen de transposer graphiquement ses élucubrations. Il est ingénieur agronome, il essaie donc de construire la machine idéale pour pomper l’eau. Donc, il cogite ça et il faut que je représente ces choses-là et c’est difficile par la bande dessinée. Il se rappelle sa jeunesse, son crime mais aussi, il y a des autres prisonniers avec qui ils communiquent en espèce de morse. Comme je fais un morse en bande dessinée sans que ce soit comique ? Et d’autre part, j’avais peur que le lecteur se retrouve claustrophobe, à force d’être enfermé. C’est l’histoire d’un homme en camisole de force en cellule d’isolement, on ne peut pas faire moins dynamique et je suis un dessinateur d’énergie et de dynamisme. Et là, je me suis trouvé dans la position contraire à mes facilités.

Du coup, il y a eu ces changements de rythme…

D’où l’enjeu de la narration, de garder le lecteur avec lui, de le tenir, de le secouer, de lui donner du rythme, de le reposer, de l’énerver…

C’est aussi l’importance des couleurs, différentes  pour marquer des périodes

C’est un système que j’ai abordé dans ma trilogie maritime, c’était pour le Mac Orlan dont j’ai parlé au début… La rupture de couleurs permet de se retrouver ailleurs, à un autre temps sans avoir ces petitesses classiques de la bd ancienne qui existe toujours d’ailleurs. Le code couleurs est un soutien absolu à ma narration.

Comment travaillez-vous avec votre éditrice ? Intervient-il dans le processus de création et si oui, à quels stades ?

J’ai la meilleure éditrice du monde ! Je ne connais pas toutes les éditrices du monde mais en tout cas, je n’ai jamais eu dans ma vie une si bonne expérience de travail qu’avec Clotilde Vu, ma directrice d’édition. Elle nous lit, nous donne un retour de sa lecture, pas forcément celui qu’on espère. On est suivis, on sait qu’on existe et qu’on n’est pas juste là pour se faire payer. L’autre chose, c’est qu’elle a une très forte éducation visuelle, elle a un œil très bon pour la maquette, le choix des typos, des couleurs… Elle a de la culture et c’est très agréable d’échanger un certain niveau de qualité. On est défendus auprès du patron, ce qui est extrêmement rare dans la profession…

Le retour de la presse est plutôt dithyrambique sur cet album…

Paradoxalement, je crois que je n’ai jamais été aussi frileux que pour la sortie de ce livre, aussi mal à l’aise pendant la fabrication,  aussi peu sûr de moi car il a fallu que je sorte de ma zone de confort.

Interview réalisé 25 octobre 2019 dans le cadre du festival BD de Saint-Malo, Quai des Bulles.

Bernard Launois

Copyright Soleil Prod.

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Rédigé par Bulles de Mantes

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Publié le 3 Novembre 2019

Interview réalisé au cours du festival Quai des Bulles le 26 octobre 2019.

Bonjour Joël Legars, je suis ravi de vous rencontrer et de discuter avec vous au sujet de votre nouvel album tout fraichement paru, L’écolier en bleu, Chaïm Soutine. Dans la postface de votre album, il est dit que vous appréciez particulièrement Chaïm Soutine. Qu’est-ce qui vous a poussé à faire un album à son sujet, et en particulier sur son séjour à Champigny-sur-Veude ?

On voulait réaliser quelque chose ensemble Fabien Grolleau et moi, et il m’avait suggéré différents projets. Je lui ai proposé de travailler sur la vie de Soutine : c’était un peintre que j’appréciais beaucoup depuis mon adolescence, et chaque fois que je lisais des écrits sur lui et en voyant des documentaires j’étais toujours épaté par sa vie tumultueuse et par son caractère entier, par l’homme, car c’est quelqu’un qui me touche du fait qu’il a une histoire assez difficile, qu’il vient d’un milieu très pauvre : il a grandi dans un shtetl, une petite communauté juive en Biélorussie, et j’admire tout le parcours qu’il a eu de la fin de son adolescence à ses derniers jours pour s’intégrer et pour se protéger, son parcours très intègre avec sa volonté d’avoir une écriture picturale personnelle.

Il n’a jamais voulu se laisser influencer par les courants et par ses confrères artistes…

Oui parce qu’il avait quand même des amis prestigieux : il a partagé l’atelier de Modigliani plusieurs années jusqu’à la mort de celui-ci, il l’a donc beaucoup côtoyé et ils ont beaucoup bu et fait les 400 coups ensemble; il a côtoyé aussi Picasso, enfin beaucoup d’artistes qui ont fait l’histoire de l’art occidental. Cela me questionnait car ce n’est pas le plus connu des peintres dans l’histoire de l’art : même si sa côte atteint aujourd’hui des sommets et qu’il est internationalement connu, il ne touche pas autant de public en France que d’autres courants, impressionnisme, cubisme, surréalisme etc. Cela reste un mystère pour moi, que comparé à ces derniers Soutine reste en France un peu au second plan. C’était donc l’occasion d’aller plus loin, en travaillant avec Fabien sur le scénario, en allant sur place dans le village de Champigny-sur-Veude pour mieux connaitre les détails de sa vie, et c’est une nouvelle personne qui s’est révélée à moi.

A titre personnel, qu’appréciez-vous en lui, en quoi vous a-t-il marqué ?

Ce que j’aime le plus de lui ce sont ses portraits. J’aime aussi certains paysages tourmentés, déformés, dans lesquels il y a une certaine énergie, mais ce sont surtout ses portraits…

Des portraits qui montrent un peu l’âme des personnages…

Oui c’est exactement cela, au point qu’il vieillit les personnages et qu’il lui est arrivé que des jeunes modèles en soient choqués et s’en plaignent, mais on s’aperçoit après que le temps ait passé que ces jeunes personnes une fois devenues plus âgées se mettent à ressembler au portrait qu’il avait fait d’elles naguère : il a réussi à trouver l’essence des personnages, et c’est cela que j’aime dans ses portraits. Et puis graphiquement ou picturalement j’aime son style jeté, un peu expressionniste, et son humour qui finalement transparait dans les portraits, quelque chose de beau et terrible à la fois, de tragique aussi.

Vous avez insisté sur sa maladie, sur son ulcère qui le rongeait et les souffrances qu’il endurait, et d’autre part vous avez décrit ses crises de rage incontrôlées : avez-vous voulu faire un lien entre ces deux facettes de son personnage ?

 

Je pense que c’est peut-être un peu lié, mais qu’en même temps il devait y avoir un terrain favorable, quelque chose venant de plus loin dans son caractère. Reconnaissons que nous-mêmes lorsqu’on est malade on est plus vite irrité, alors lorsque cela s’ajoute à une propension naturelle… Car il souffrait vraiment beaucoup, il avait des crises qui l’anéantissaient et il pouvait rester des mois sans être capable de travailler tant la douleur l’envahissait : il restait à l’ombre, les rideaux fermés, dormant tout habillé… Il devait tout de même avoir un caractère entier à la base et il y avait beaucoup de choses qu’il ne supportait pas, les demi-mesures, il était un peu excessif, un peu caractériel. Il n’a jamais accepté par exemple qu’on le regarde peindre.

 

Tout à fait, et je me demandais aussi justement si vous étiez un peu comme lui sur ce point ?

 

Un petit peu (rire). Bon pas vraiment car je travaille en atelier et on peut me regarder quand même, mais je n’aime pas trop quand on reste derrière moi. Bien sûr je ne vais pas m’énerver, je reste courtois (rire).

Avez-vous essayé de faire ressortir « l’âme » de Soutine, celle qui transparait dans ses tableaux, dans le dessin et dans les couleurs ?

Pas tant que ça, j’ai plutôt voulu me mettre dans la position d’un observateur extérieur qui s’approcherait de lui, pour montrer le côté attachant du personnage. D’un point de vue pictural je n’ai pas du tout voulu rentrer dans sa façon de peindre.

C’est donc ce côté attachant qui est l’éclairage que vous avez voulu donner sur lui ?

Oui il y a beaucoup de légendes sur lui. On a dit bien souvent qu’il était laid, qu’il était grossier, qu’il était inculte. Mais au contraire j’ai lu certains documents qui révèlent qu’il avait du charisme et que non, il n’était pas laid. Il avait un caractère introverti, et comme il venait d’une culture très différente et qu’il avait eu un peu de mal à bien parler le français il pouvait sembler rustre.

La postface de l’album veut en quelque sorte réhabiliter Marie-Berthe Aurenche, est-ce une des intentions premières de l’album ?

Exactement, cela en fait partie, parce qu’il y a eu beaucoup de choses plutôt dures sur elle qui souvent ont été répétées de manière un peu paresseuse par les journalistes et les historiens, qui reprenaient ce que quelqu’un avait déjà dit sans en avoir jamais vérifié la véracité. Nous avons voulu faire notre enquête de façon plus approfondie. C’était vraiment quelqu’un d’intéressant, qui avait été la femme de Max Ernst. Elle était la muse un peu noire, elle avait son petit caractère, elle était fantasque, et très parisienne, coquette, mais je ne pense pas qu’elle ait été puérile

comme on l’a décrite. On la taxe un peu de stupidité ou de légèreté mais je ne le crois pas, je pense qu’elle était sincèrement attachée à Soutine et qu’elle l’aimait, on le voit dans ses lettres. Soutine était vraiment l’homme qu’elle avait aimé dans sa vie. Elle s’est suicidée en 1960, et peut-être était-ce lié à Soutine ? Elle n’était plus la même après les années qu’elle avait partagées avec lui, elle a commencé à décliner après la mort de Soutine. Je crois qu’elle était vraiment attachée à lui et que si elle était maladroite dans sa façon de gérer certaines situations, je ne pense pas que ce soit quelqu’un de foncièrement intéressée, au contraire elle était assez fine et intelligente. Soutine ne serait pas resté avec elle sinon.

Qu’avez-vous voulu montrer dans la relation entre Soutine et le petit Marcel ?

C’est intéressant parce-que on sait que Soutine a de plus en plus voulu au fur et à mesure des années dessiner des êtres vivants alors qu’à ses débuts il représentait plutôt des natures mortes : des carcasses d’animaux comme son Bœuf écorché, des repas, ce qu’il mangeait ou même ce qu’il ne pouvait pas manger tellement il était démuni. C’étaient les débuts de sa vie d’artiste, mais plus tard dans les dernières années de sa vie, peut-être du fait de sa relation avec Marie-Berthe Aurenche, et avant elle avec Garda sa précédente compagne, il en est davantage arrivé à représenter la vie ; et l’enfant, je pense que lorsqu’il l’a peint c’était pour lui une sorte de retour à la vie, même s’il était très malade.

J’ai relevé dans deux vignettes de la page 72 un air de ressemblance entre le petit Marcel et Soutine...

Oui c’est vrai.

Je me suis demandé si inconsciemment vous avez voulu montrer que Soutine se projetait dans le petit garçon ?

Effectivement c’est peut-être lui, Soutine, qui se projetait le plus en fait. Dans l’album l’enfant est en admiration devant Soutine, même s’il le craint un peu, il est attiré par sa vie, par le personnage, par son art. Dans la vie Marcel s’est ensuite marié avec une personne fortunée et il n’a travaillé que deux jours dans son existence, et il est resté toute sa vie à attendre au bord du chemin sans rien faire, vêtu d’un gros pull. J’en ai discuté avec un historien qui l’a connu comme cela, et qui, lorsqu’il est arrivé à Champigny, a loué une des maisons de Marcel. C’est ainsi qu’ils se sont rencontrés et que Marcel lui a raconté plein de petites histoires sur Soutine.

Hasard des calendriers, la romancière et essayiste Géraldine Jeffroy a fait paraitre Soutine et l’écolier bleu au début 2019, l’avez-vous lu y voyez-vous une complémentarité entre votre œuvre et la sienne ?

Elle nous l’a envoyé mais je n’ai pas encore eu le temps de le lire, je vais maintenant pouvoir le faire et j’imagine qu’on va certainement retrouver des points dans nos deux ouvrages, car elle parle vraiment de la même période.

Votre album n’est pas une biographie de Soutine, même si vous évoquez habilement sa vie par l’histoire qu’il raconte lors du repas de Noël et parallèlement par l’enquête menée sur lui par la police de Vichy. Vous avez fait une fiction biographique, en quoi avez-vous pris des libertés avec la réalité ?

Oui mais si nous avons pris des libertés c’est seulement dans les liens entre les situations, car tous les événements que nous avons évoqués se sont réellement produits. Il y a quelques personnages qu’on a pu rajouter, d’autres qu’on n’a pas mis, des petites situations de pique-nique… mais globalement on a gardé une trame assez réelle.

Comment travaillez-vous avec Fabien Grolleau ? Y-a-t-il de nombreux allers-retours ? Intervenez-vous beaucoup ?

On a déjà beaucoup discuté avant, et de mon envie de travailler sur ce thème. Je lui ai confié des livres que j’avais et il a essayé de trouver un angle. Parce-qu’au fond je ne me voyais pas travailler seul sur Soutine, je ne voyais pas trop comment l’aborder et je me suis dit que quelqu’un d’extérieur aurait certainement un autre angle d’approche, et voilà comment tout a commencé. Je connaissais déjà Fabien depuis quelques années et je connaissais aussi son talent de scénariste. Et ce que j’aime le

plus chez lui c’est son talent de dialoguiste, il sait apporter une touche de vrai, de naturel dans l’histoire. Il m’a proposé de travailler sur la période de Champigny-sur-Veude, après avoir vu sur internet que la veuve du petit Marcel, l’écolier en bleu, vendait la palette que Soutine avait léguée à son mari. A partir de là il a vu qu’il y avait toute une histoire dans ce village, que cette palette avait une histoire, les liens avec le petit garçon, et de fil en aiguille le cheminement du récit est venu.

Quelle technique avez-vous utilisée pour réaliser cet album, et en général?

Une technique très traditionnelle, je travaille sur papier avec une sorte de crayon noir épais assez gras Faber et Castel.

Et pour les couleurs, vous avez donné des indications précises à la coloriste?

Oui il y a eu pas mal de va et vient, car en fait c’est assez difficile de mettre des couleurs sur du crayon gras. Je connaissais déjà Anna Conzatti qui avait réalisé les couleurs d’un album précédent que j’avais fait, une adaptation d’Arsène Lupin, c’était donc plus facile. Elle travaille sur photoshop.

De façon humoristique je vous demanderais dans quel état d’esprit êtes-vous quand vous dessinez ? Ecoutez-vous de la musique ? Vous montrez Soutine au travail dans l’album, comme lui vous jetez-vous sur vos planches dans un état d’excitation frénétique?

Je peux être comme cela lorsque je fais l’encrage, il faut être assez concentré et c’est intense. Par contre, quand je suis dans le dessin et dans la construction je suis plus sage (rire). J’essaie de trouver de l’énergie, c’est pour cela qu’on voit dans certaines pages c’est un peu jeté. C’est le lien qui me relie à sa technique, je voulais que ce soit quelque chose de vivant et d’assez instinctif.

Et quelle a été votre relation avec votre éditrice Elisabeth Haroche ? Est-elle beaucoup intervenue ?

Elle intervient oui, mais elle nous laisse quand même une grande latitude. En fait elle a beaucoup travaillé en amont sur la lecture du scénario, et je pense qu’elle s’était déjà fait une idée de ce que cela allait donner. Je lui envoyais par lot de dix pages et nous en parlions à ce moment-là, et il n’y a pas eu vraiment de choses à refaire, tout s’est passé assez naturellement. Elle avait plutôt des questions sur certains détails : à un moment on voit l’étoile de David, et il y a eu un petit blocage car elle ne savait pas si cela s’était vraiment passé, ou si ça pouvait se passer de cette façon à ce moment là et dans un village comme celui-ci. Et est-ce que le garde champêtre pouvait avoir cette autorité là ? Voilà ce sont plutôt les petits détails historiques sur lesquels on a travaillé.

Quels peintres classiques ou modernes aimez-vous, hormis Soutine?

J’aime bien les peintres de cette époque. Je suis assez figuratif, et quitte à ne pas paraitre à la mode j’aime bien la peinture fin 19e et début 20e, impressionnistes et post impressionnistes, fauvistes, on va dire jusqu’aux années 40, après cela m’intéresse moins, à part des plasticiens qui travaillent sur les affiches.

Les biopics et les fictions biographiques sur les peintres ou les écrivains sont assez à la mode depuis quelques années, vous-même voudriez-vous retravailler sur un peintre ? Si vous deviez choisir librement un sujet aujourd’hui, lequel aimeriez-vous faire ?

Plus sur la littérature. Il y a certains classiques que j’aime, comme Dostoïevski, il faudrait que j’en parle à mon éditeur.

Et vos influences en dessin, quels dessinateurs BD vous ont touché ou inspiré ?

Des choses très différentes de ce que je fais, par exemple des choses très simples, presque minimalistes, ou des gens comme Dupuy et Berbérian, comme Chaland, des gens très lisibles. Il y a longtemps je travaillais comme cela.

Et là votre style a évolué ?

Avec cet album mon style a évolué, et je pense qu’en réalité c’est plus mon dessin naturel. Ce que je faisais avant était plus une construction culturelle, une construction de choses que j’aimais bien, que j’avais lues dans mon enfance, peut-être plus confortables pour moi mais qui ne représentent pas forcément qui je suis. Je suis peut-être graphiquement plus comme dans cet album, plus expressionniste, avec un côté plus charbonneux. En fait je me découvre, j’ai encore des choses à apprendre de moi (rire)… Donc pour moi il est réellement important cet album, parce que j’ai fait un pas, j’ai vraiment changé et je pense que je vais continuer dans ce sens là.

Et vous avez commencé un nouveau projet?

Oui j’ai des esquisses de projet, mais il m’est difficile d’en parler tant qu’ils ne sont pas plus avancés. En fait je n’ai pas terminé Soutine depuis longtemps, il n’est sorti qu’il y a trois jours. Je suis donc sur certaines choses mais rien n’est définitif.

Merci Joël Legars pour ce moment passé ensemble et bravo pour votre album très réussi.

Photo : © Bédéthèque.com

Illustrations : Grolleau et Legars © Steinkis 2019

 Jérôme Boutelier

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Publié le 29 Octobre 2018

Interview de Dimitri Armand à l’occasion de la sortie de TEXAS JACK aux éditions LE LOMBARD

Après Sykes, le duo Pierre Dubois et Dimitri Armand remet le couvert pour réaliser l’excellent western Texas Jack aux éditions Le Lombard. La venue de Dimitri Armand sur le festival Quai des Bulles était l’occasion de parler de cet album et plus généralement de son regard sur la bande dessinée.

Bonjour Dimitri

Votre première collaboration avec le scénariste Pierre DUBOIS a eu lieu en 2014 avec Sykes, comment ça s'est passé cette fois-ci ?

En fait, ça c'est très bien passé. Au départ, c'est le Lombard qui nous a mis en relation et on s'est tout de suite très bien entendu. Je pense que, du coup, c'était assez astucieux de la part du Lombard, de nous mettre en relation. Je pense que ça a assez surpris les gens qui s'attendait de voir Pierre DUBOIS sur du western alors que l'on l'attend plutôt sur des elfes.

Plutôt de sujets poétiques comme il a l'habitude de le faire.

Là aussi, il y a de la poésie (rires)

Je ne suis pas convaincu qu'ici, ça soit la même !

Comme ça s'était super bien passé avec le premier album, on a remis le couvert pour Texas Jack qui va bientôt sortir.

J'ai eu l'occasion de le lire et de l'apprécier tout particulièrement. Quelles sont les méthodes de travail entre Pierre et vous ?

Avec Pierre, c'est un peu particulier qu'avec les autres scénaristes, car le scénario était écrit comme une nouvelle, donc sans découpage BD, pas de page 1, case 1... C'est donc moi qui aie dû découper l'album. De plus, c'est un scénario manuscrit ! Je dois dire que ça m'a surpris au début, j'ai plutôt trouvé cela plutôt charmant. De voir le scénario écrit et pas du tout découpé, j'ai trouvé ça plutôt intéressant au final.

Une fois le découpage réalisé, lui avez-vous envoyé ? De quelle manière est-il intervenu ou pas ?

En fait, pour ainsi dire jamais ! En gros, ce sont deux choses qui m'ont fait peur au départ : le fait que le scénario ne soit pas découpé et le fait d'être livré un peu à moi-même. Au final, ça été les deux choses les plus enrichissantes sur ces projets-là. Du coup, j'ai dû apprendre à découper un bouquin car normalement c'est un travail de scénariste habituellement. Ça m'a permis de me former là-dessus.

Un gros challenge alors ?

Effectivement et il y a des trucs que je regrette un petit peu au niveau mise en scène. J'aurai aimé après coup, les faire différemment mais malheureusement ou pas, ça fait partie de l'apprentissage. En plus, il m'a fait une confiance aveugle. C'est à dire que lorsque l'on a commencé à travailler ensemble, je faisais livrer les pages imprimées par courrier, 5 à 6 pages dans un premier temps et il a tout adoré. J'ai eu que des retours dithyrambiques et chaque fois, il était ravi. Il n'a jamais eu rien à redire et pourtant au début, j'étais disposé à retoucher si c'était pertinent ou autre à suivre ses remarques mais il a toujours adoré ma façon sur ces bouquins-là de mettre en scène et de faire les pages. J'étais hyper libre et ça c'est vraiment jouissif.

C'est à la fois libre et contraint par un énorme challenge car c'est quand même un album qui fait 120 pages, tant pour le découpage que pour la réalisation ensuite ?

Bah oui, au départ il devait faire la taille de 75 pages mais le problème, c'est que le manuscrit faisait déjà 90 pages et qu'en faisant le story-board, au fur et à mesure, je me rendais compte que j'allais exploser la pagination. Je n'ai pas voulu décaler la date de sortie car on s'est dit avec l'éditeur que ce serait bien de le sortir pas très de loin de Sykes.

Pourquoi pas en deux albums alors ?

Ça été pensé, le souci c'est que c'est vraiment une quête et que dans la première partie, il n'y a vraiment d'événements mais plus la relation entre les personnages qui va se tisser tout le long de l'album et du coup, coupé en deux, s'aurait fait un premier album où il ne s'y passe pas vraiment grand chose. Il aurait alors fallu réécrire la structure.

Je ne suis pas tout à fait d'accord quand vous dites qu'il ne se passe rien dans la première partie.

En fait, je pense que ça aurait un peu cassé la montée en puissance de l'intrigue et des relations entre les personnages et la rencontre finale.

Texas Jack ressemble, par certains côtés, à Buffalo Bill et son côté grand spectacle, comment avez-vous appréhendé le personnage ?

C'est une autre chose qui m'a beaucoup plu dans l'écriture de Pierre, c'est que quand je lis son scénario, j'ai tout de suite des images qui me viennent et en fait, lui je l'ai toute de suite imaginé comme ça. Oui, c'est une forme de Buffalo Bill.

Où tout est dans l'apparat quand même ? Dès les premières pages, il est dans un spectacle, en représentation, tel que je l'ai compris ?

Oui, c'est exactement ça !

Sauf qu'à un moment, il va se retrouver dans la vraie vie.

Et il va vite le regretter !

Il va va se faire piéger ?

C'est ça qui était intéressant, c'est que comme graphiquement, j'avais fait Sykes avec un personnage plus sombre, les yeux fatigués, une moustache noire... J'ai vu cette espèce de petit minet, blondinet, toujours avec le sourire ridicule. Mais, c'est son personnage !

Ce que je trouve important dans cet album, c'est que vous avez dessiné vraiment des "gueules" au sens où nous avons des personnages burinés, des visages et des postures expressifs. Il apparaît très important d'avoir cette densité dans ces personnages qui évoluent dans de superbes paysages. Par contre, beaucoup de violence, ce qui n'est pas dans les habitudes de Pierre DUBOIS, plutôt dans un registre poétique. Est-ce que cela vous a gêné ?

Non, je pense même qu'il s'est plutôt amusé de ce côté-là parce qu'il savait qu'au contraire, j'aimais bien dessiner ce genre de scènes.  La violence n'est jamais gratuite parce que même si j'ai tendance à exagérer les impacts de balles ou autres, au final ça met en avance la faiblesse de Texas parce qu'en temps que lecteur, on va s'identifier à Texas Jack qui est en fait en dehors de tout ça car il tire sur des assiettes et c'est tout. On prend presque pitié de lui a un certain moment dans l'album.

Cet album est vif, rythmé et l'on sent que vous avez pris un réel plaisir à le réaliser, je me trompe ?

Non, vous ne vous trompez pas, je me suis clairement éclaté. Il m'aurait fallu clairement six mois de plus pour vraiment le faire comme je voulais.

Près de 125 pages, on ne s'ennuie pas un seul instant. Quel a été la recette pour tenir le lecteur en haleine ?

La grosse qualité de Pierre sur cet album réside dans la multiplicité des personnages qui ont tous des dialogues qui vont les présenter avec toutes leurs personnalités. Ce que j'aime beaucoup dans le travail de Pierre Dubois c'est qu'il n'y a pas dialogue gratuit. Tout ce que les personnages vont dire, ça va les installer, les faire exister vraiment dans l'album.

Y aura-t-il une prochaine collaboration avec Pierre Dubois ?

On aimerait beaucoup en fait, L'idée d'une trilogie, on aimerait beaucoup faire rencontrer Sykes et O'Malley et le problème, c'est que Pierre a de superbes idées. Déjà avec Sykes, je m'étais dit que je ne ferai que cet album mais un jour, il m'a juste envoyé la suite et j'ai pas pu faire autrement que de plonger. Le problème actuellement, c'est qu'il faudra attendre un peu pour une nouvelle collaboration car je viens de commencer une nouvelle série au Lombard.

Vous faites partie des artistes à maîtriser la réalisation d'un western en bande dessinée et s'il fallait citer quelques noms d'auteurs que vous admirez dans cette discipline, ce seraient lesquels ?

Au début, je dirai qu'il y a François Boucq sur le Bouncer qui m'a bien inspiré, Ralph Meyer pour Undertacker avec un dessin très propre. On ne dessine pas du tout pareil tous les deux mais nous partageons un dessin assez lisse, assez propre comparé à Mathieu Lauffray qui va avoir un trait beaucoup plus lâché, beaucoup plus expressif. Il y a également Mathieu Bonhomme que j'ai découvert tard sur Texas Cow-boy. Album que j'ai adoré car il a, par exemple, un don sur les postures des personnages. Bien qu'il y ait très peu de trait, les personnages existent vraiment. Enrico Marini qui a toujours été une grosse influence pour moi. Je ne pense pas que mon dessin ressemble mais c'est dans sa façon de gérer l'efficacité des scènes, en fait. Marini est extrêmement impressionnant graphiquement mais quand on regarde bien, je sais que c'est facile à dire, ce sont des recettes assez simple, il va mettre en avant son personnage qui est au cœur de l'action, il va esquisser un morceau de décor, et tout envoyer à la couleur et ça va être super impressionnant. Il ne va jamais mettre trop d'information et ça c'est vraiment quelque chose que j'aime bien !

Je ne suis pas doué pour faire, comme par exemple, comme Otomo dans Akira où il y a là une débauche visuelle et malgré tout, ça reste d'une grande lisibilité et je trouve ça hallucinant. Pour ma part, si je commence à faire des traits partout, ça faire un truc illisible.

Là, justement, le trait est clair, c'est fluide

Merci ! J'ai essayé du coup de le rendre le plus lisible possible.

Et vous ne citez pas Jean Giraud, il ne fait pas partie des auteurs qui vous ont influencé ?

Bah non, je l'ai lu et c'est un passage obligé, j'adore son travail, je l'ai regardé régulièrement.

Lui aussi va avoir un dessin extrêmement fouillé  et malgré tout assez lisible et puis il ne faut pas oublier que c'est un pilier de la bande dessinée franco-belge. C'est vrai qu'au départ, il ne fait pas vraiment partie de ma culture et quand vous m'avez posé la question, ce n'est pas un nom qui m'est sorti spontanément.

Propos recueillis par Bernard LAUNOIS dans le cadre du festival Quai des Bulles St Malo le 13 octobre 2018

 

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Rédigé par Bulles de Mantes

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Publié le 24 Octobre 2018

Interview de Fred Vignaux à l’occasion de la sortie de Kriss de Valnor T8

Entre la sortie du très attendu tome 8 du spin-off « Kriss de Valnor », dessinée par Fred Vignaux, qui clôturera la série et l’information comme quoi c’est Fred Vignaux qui reprend la série Thorgal, l’interview de ce dernier, dans le cadre du festival Quai des Bulles à St Malo, tombait à point nommé.

Pour ce dernier opus, Kriss de Valnor a désormais un seul but : retrouver son fils Aniel. Pour le rejoindre au plus vite, elle a choisi d'escalader la Montagne du Temps. Mais l'épreuve s'avère bien plus cruelle qu'elle ne l'avait imaginé... Entre temps, Jolan poursuit son duel sans merci contre l'empereur Magnus.

Vous venez de terminer le tome 8 du spin-off « Kriss de Valnor » qui sera le dernier, comment l’avez-vous Vécu ?

Paradoxalement, la fin de cette série est un commencement pour moi  et on en va en reparler plus tard dans l’interview, ça été un vrai plaisir et ce deuxième album clôt un beau diptyque qui forme une belle histoire très cinématographique, avec Mathieu Mariolle et Xavier Dorison, ça ne pouvait être qu’ainsi. Je m’en suis vraiment rendu compte à la fin car il y a eu des choses de semé dans le 1er tome qui se résolvent dans le second. Au final, ça se rapproche pas mal  du tome les Archers qui est un petit film en soi. Comme cela va s’inscrire dans la continuité, cet album n’est en fait pas vraiment une fin.

Si  cet album est très fluide dans la narration, il n’en est pas moins dense, avec beaucoup de cases mais aussi beaucoup de bulles, est-ce que cela t’a posé des problèmes particuliers ?

Il y a effectivement à certains moments beaucoup de dialogues notamment pour placer la psychologie des personnages  mais ça alterne avec des pages beaucoup moins dense. Je ne le ressens pas comme ça, quand tu vois le nombre de cases dans « Neige », c’était beaucoup plus contraignant. Je pouvais néanmoins utiliser les fonds perdus, il y avait des panoramiques, là, la charte Thorgal est plus contraignante mais néanmoins créative. Ce qui est intéressant, c’est que ce soit un challenge et je n’ai pas vraiment rencontré de difficulté.

Quant à la  densité, je trouve ça plutôt intéressant dans la bande dessinée car il ne faut que la bd soit lue en 20 minutes. Finalement, la densité pour moi, c’est important. Alors après, j’en avais discuté avec Rosinski, quand on regarde les Thorgal, ce que disait Van Hamme, il y a des albums de scénariste et des albums de dessinateurs. Donc, quand il lui présentait un album, il lui disait « Tu vois Grzegorz, celui-ci sera un album de scénariste, ce qui veut dire qu’il y aura plus de cases mais la prochaine fois, je te ferai plaisir en te faisant un album de dessinateur ».

Pour le prochain Thorgal, y a-t-il déjà des orientations ?

On va plutôt être dans le classique, avec une histoire complète.

Alors, si mes comptes sont bons, tu es le petit dernier arrivé dans l’équipe Thorgal et c’est toi qui a la charge et l’honneur de reprendre la série.

Surtout le poids…

Est-ce que tu ressens un gros poids, une grande pression à reprendre les albums de Thorgal ?

J’ai déjà deux tomes avec le spin-off, même si ça ne fait pas beaucoup, néanmoins, ça s’inscrit dans la continuité. Alors, c’est amusant parce que le poids, la bande dessinée est un métier solitaire, on est chez soi, on se bat contre soi, ses propres réflexions et le poids, on le rencontre lors de séances de dédicaces avec les lecteurs et là on se dit,  que peut-être effectivement avec Thorgal, il faut se mettre un petit peu la pression.

Alors, c’est venu comment avec Rosinski pour que finalement, ce soit vous qui repreniez le personnage ?

C’est un peu une énigme, comme il l’a expliqué en conférence de presse lors de la passation, il retrouvait un peu de lui dans mon dessin. Je pense que c’est surtout cette énergie, le foisonnement. C’est vrai que j’aime bien, même dans les paysages, que ça vive et je sais que lui avec ses personnages, quand on lit un Thorgal, c’est le reflet de ses émotions tout au long d’une année, tout au long de la création. Le personnage bouge beaucoup et n’est pas forcément constant, c’est ça qui est intéressant. C’est vrai, je pense qu’en bande dessinée, on ne fait pas d’illustration, pas du dessin animée. En dessin animée, le personnage est toujours au modèle, il ne bouge jamais, tout le temps parfait. Moi, j’estime mais c’est ce qu’ils font en manga, toute proportion gardée, que le personnage doit vivre en fonction des cases, en fonction de ce qui se passe. Il n’est pas obligé qu’il soit toujours pareil, bien constant : le dessin des personnages, c’est le reflet de notre humeur du moment, sachant qu’il ne faut quand même pas que ça varie trop non plus.

Alors, tu parlais d’illustrations, j’ai cru comprendre que les albums Kriss de Valnor étaient réalisés de manière numérique.

C’est ça, tout à fait !

Du coup, ça fait une sacrée différence même si je trouve le dessin tellement dynamique que ça ne pose pas de problème. Maintenant quand on voit les dessins de Rosinski qui ressemble plus à des peintures. Pourquoi avoir choisi de se tourner vers des procédés électroniques, est-ce que Rosinski a-t-il vu cela d’un bon oeil ?

En fait, Rosinski est sensible à la nouveauté, il faut voir qu’il s’est toujours renouvelé dans sa carrière et là, je pense qu’il est intrigué par cette technique. On ne parle pas trop avec Rosinski  de technique, traditionnelle ou numérique. Par contre, les originaux revêtent une grande importance car pour ma part, j’ai appris la bande dessinée en allant voir des originaux, en regardant comment les coups de pinceaux ont été mis. Avec quels outils, le dessin a-t-il été réalisé. A l’époque de mes débuts, il n’y avait pas Internet et je pense que c’est très important de faire des originaux car sinon les générations futures n’auront rien à regarder. Le traditionnel, le numérique, ce sont des techniques et quelles qu’elles soient, on fait toujours de la bande dessinée.  Je ne pense pas qu’aujourd’hui, on voit quelles techniques sont utilisées mais je pense par contre qu’il est important pour Thorgal, c’est qu’il y ait des originaux.

Je vais sur le prochain album faire en sorte petit à petit à me remettre à faire des originaux.

C’est une très bonne idée, d’autant plus qu’aujourd’hui, il devient de plus en plus prégnant de ne pas se passer des revenus de la vente d’originaux.

Effectivement, ça peut être une part non négligeable dans la rémunération mais au-delà de ça, il y a aussi l’aspect retraite qui permettra peut-être de l’assurer un peu mieux.

C’est important également de posséder des originaux pour l’organisation d’exposition ?

 Effectivement, après avec quelques auteurs qui travaillent en numérique, on se pose la question de créer des sortes d’originaux à partir de numériques en faisant réaliser un tirage papier de qualité, labellisé, signé et qui serait en quelque sorte le seul et unique original.

Je ne suis pas convaincu que ça rencontrerait un vif succès.

Cela pourrait marcher à la condition que beaucoup d’auteurs le font. EN fait, la question se pose vraiment, c’est vrai que l’on nous demande de faire de plus en plus vite des albums et que se pose le moment de laisser une trace.

Ne pourrait-on pas alors, alterner les pages numériques et traditionnelles dans un album ?

C’est une solution envisageable d’autant plus quand on sait que l’on va faire une illustration pleine page.

Concernant les originaux, j’ai lu dans l’interview d’un confrère, que Rosinski continuera à dessiner les couvertures. Est-ce qu’il est prévu que tu les réalises également un peu plus tard ?

En fait, ça me fait extrêmement plaisir que ce soit Grzegorz qui les réalise. Thorgal, c’est la bande dessinée de mon enfance et j’ai toujours vu Rosinski les faire et également, comme j’ai la casquette « cover artist » de la collection Mythologie (éditions GLENAT), cela ne me gêne pas que quelqu’un d’autre fasse la couverture à ma place, je trouve important qu’il y ait une homogénéisation des couvertures pour une série. De plus, c’est quand même Rosinski qui fait les couvertures dont quelques unes sont quand même mythiques. C’est pour moi un énorme cadeau, ça me fait extrêmement plaisir.

Par ailleurs, je sais que s'il arrête la bande dessinée, c’est qu’il a envie de se faire plaisir en  faisant de la peinture.

Revenons à Kriss de Valnor, est-ce que Rosinski est intervenu sur ton dessin ?

Il est intervenu sur le premier album, alors que je lui avais envoyé les dix premières pages, en redessinant certaines cases en me montrant les émotions, les intentions, qu’il fallait faire passer.  C’était plus un côté didactique qu’autre chose. Les modifications ont porté principalement sur le visage de Kriss, afin de transmettre une certaine émotion. Après, il m’a laissé  réaliser l’album.

Quand je fais une planche, tout est transparent, je l’envoie à Rosinski, aux scénaristes et à l’éditeur, je montre à tout le monde.

Alors comment fonctionnez-vous avec le scénariste  Mathieu Mariolle, comment recevez-vous le synopsis ?

Sur le premier diptyque, je suis arrivé alors tout était déjà a peu près bouclé. Par contre, pour le second, Mathieu a fait un synopsis qu’il nous a soumis (le dessinateur et Gauthier Van Meerbeeck, directeur éditorial des Éditions du Lombard) et après quelques petits ajustements, Mathieu a fait le découpage. De toutes les façons, que ce soit au story-board, au niveau du scénario ou quand je fais mes encrages, il y a la possibilité d’intervenir à tout moment, de modifier. La planche faite, je la scanne et l’envoie au scénariste et à l’éditeur. En début de mois, j’envoie six à sept planches de story-board qui correspondra aux planches encrées réalisées en fin de mois.

Tu as une puissance de travail, c’est dix à douze heures par jour ?

Oui, c’est ça et d’autant plus cette année que j’avais un « Neige » à faire ! Je m’étais engagé auprès des deux éditeurs, Glénat pour Neige et Le Lombard pour Kriss de Valnor, à respecter les délais de chacun et ça été complètement transparent pour eux. Maintenant, le challenge est de ne faire que Thorgal pour les deux à trois années à venir et les couvertures de Mythologie car c’est un vrai plaisir de les dessiner. L’objectif étant de faire un album de Thorgal par an, sachant que je ne ferai pas les couleurs.

Ne ressent-tu pas alors une frustration à ne pas faire les couleurs ?

 Non, les couleurs de Thorgal, ce n’est pas celles que je ferai.

Donc, du coup, si tu fais des originaux de Thorgal, il faudra que tu t’adaptes à ces couleurs ?

Non, on va revenir sur du noir & blanc. Je ne vais pas faire de la couleur directe sur les planches de Thorgal. Pourquoi aussi, parce que sa couleur, c’est une patte qui lui est propre ; sa façon de faire les couleurs est hyper personnelle. Honnêtement je peux plus refaire ses encrages que sa couleur. Même si sur Neige, je m’approchais un petit peu de ce côté pictural. En fait, c’est un travail de lumière, c’est très structuré. Comme je travaille en numérique, c’est possible mais ce n’est pas l’intérêt de faire ça. Je pense que beaucoup de lecteurs sont sensibles à l’encrage. Je ne sais pas si c’est mieux ou moins bien mais moi, j’ai envie de revenir à de l’encrage classique comme j’ai fais sur Kriss. Donc, pas de frustration sur la couleur et après, j’ai une approche couleur dans le sens où quand je fais mes encrages, je pense au sens des lumières et à ce que va faire le coloriste après. Pour Gaëtan, j’essaie de lui offrir le maximum de documentation, de lui décrire le maximum de mes intentions afin qu’il puisse bien travailler.

Revenons à  Thorgal, de qui sera le scénario du prochain ?

De Yann, je suis actuellement sur les premières planches. Avec Yann, c’est un bon dialogue qui s’instaure entre nous et il y a un truc très marrant, c’est qu’il propose sur son synopsis  des versions alternatives et que je suis allé souvent sur ses versions alternatives ! Il fait en sorte ensuite de réajuster. Ce que je ne sais pas, c’est si c’était des perches qu’il me tendait pour voir un peu comment je réagirai. Une fois les ajustements, il a fait entièrement tout le découpage de l’album, ce que j’aime particulièrement car ça permet à chacun de tenir sa place.

Propos recueillis par Bernard LAUNOIS dans le cadre du festival Quai des Bulles St Malo le 13 octobre 2018

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Publié le 24 Novembre 2017

Entretien avec Théo Caneschi, à l'occasion de la sortie de MURENA T10

Après le Pape Terrible, le trône d’argile, le tome 10 de Murena, pourquoi votre registre bd s’inscrit plutôt dans la bd historique, y-a-t-il une préférence de faire de la bd historique ?

C’était un peu mon destin, je crois ! C’est vrai que je suis un grand passionné d’histoire mais c’est vrai aussi, que j’ai commencé un peu par hasard par faire le trône d’argile puisqu’on me l’a proposé de le faire. Puis mon nom a commencé à être connu comme dessinateur de bd, peut-être un bon dessinateur. Puis, ensuite, tout s’est enchaîné, le pape terrible avec Jodorowski où j’ai pu à chaque fois, développer mon style. Ce sont les 2 séries qui m’ont permis de faire connaître mon talent, même à Philippe Delaby qui en avait parlé à Jean Dufaux et donc voilà, c’est un fil rouge qui a relié tout ça.

C’est comme ça que vous avez été approché par Jean Dufaux ?

C’est Dargaud, en accord avec Jean Dufaux, avec Yves Schirlf, éditeur de Dargaud Bénélux, éditeur de la série. En fait, les deux grands amis qui ont créé avec Philippe Delaby, le grand succès qu’est Murena. Ils m’ont appelé et ont complètement bouleversé ma vie, ma carrière, mon planning…

Je suppose que ce doit être important dans une vie d’auteur d’avoir une telle proposition, une série phare orchestré par des maîtres de la bd ?

C’est ça, l’annonce de la mort de Philippe Delaby m’avait choqué parce que c’était quelqu’un que je n’avais, hélas, jamais eu la chance de le rencontrer physiquement. Pour moi, il était là depuis toujours, en grand dessinateur. Pour moi, avant de commencer ma carrière de dessinateur, alors que j’étais illustrateur à l’atelier à Florence, nous avions déjà tous les albums de Philippe comme référence en matière de décors, de personnages. J’ai travaillé pour les musées, notamment pour des reconstructions historiques, on avait besoin de quelques références romantiques, Philippe était déjà là !

Il avait déjà parlé de mon talent à Jean Dufaux et malheureusement quand ils ont eu besoin de trouver un autre dessinateur pour continuer la série, la phrase de Philippe sur moi était déjà dans les souvenirs de Jean Dufaux.

Alors, je suppose que vous avez senti une grande pression, une grand responsabilité ?

Oui, oui, ce n’était pas facile du tout d’accepter ces changements dans ma vie, dans ma carrière parce que j’avais envie de terminer les autres séries commencées. J’ai demandé du temps qu’ils m’ont donné le temps nécessaire. De plus, reprendre le travail d’un autre dessinateur, c’est plonger dans son univers. C’était vraiment dans ma tête un conflit, un chaos intérieur. Le matin, c’était ok, tout bon tu vas faire ça sans problème, c’est facile. L’après-midi, c’était non, je n’aime pas faire ça, c’est trop difficile !

Qu’est-ce qui est le plus contraignant en fait, de reprendre les personnages, de s’approprier l’histoire et à la fois, garder son style ? C’était un challenge ?

C’était plus compliqué que ça, je vais t’expliquer que c’était mon identité qui était en danger. Pas seulement au niveau artistique, c’était un moment dans ma vie, un grand changement général et l’arrivée de Murena a marqué ce moment, voire 3 ans de travail sur l’album, des changements complets. Je dirai, sans exagérer, que j’avais peur de perdre mon identité et j’avais raison. J’ai dû arriver à voir et travailler sur cette peur et transformer cette peur en une énergie positive et créative.

Là, ça se voit dans l’album, vous gardez votre identité et vous êtes rentrés pleinement dans l’histoire...

Merci,  c’était un voyage, un apprentissage même en étudiant le style de Philippe, j’ai eu besoin de temps pour faire des tests, des croquis naturellement et donc, au début j’étais très concentré sur le souci de donner au lecteur quelque chose de déjà connu…

Une certaine continuité...

Voilà, mais après heureusement je ne suis pas capable de faire des copies. Donc, de façon naturelle, mon style poussait pour retourner sur la page mais c’était mon nouveau style parce que moi aussi avec les rencontres avec Philippe, j’essayai la plume, les pinceaux, au niveau technique, il m’a inspiré. Mon style même a beaucoup changé.

Avez-vous eu des contacts avec Philippe Petitqueux qui avait terminé l’opus 9 ?

Oui, Jérémy m’a écrit, c’était une grande gentillesse de sa part de me conseiller tout doucement, de reprendre la série. Il a terminé l’album des complaintes des landes perdues. J’imagine que c’était trop difficile émotivement de reprendre Murena. C’était aussi le moment de se détacher un petit peu du maître. Pour moi, c’était différent au niveau psychologique, c’était pas facile mais différent. Tout doucement, j’ai pu rencontrer une première fois la famille de Philippe, la famille Dargaud aussi. Yves Shrilf et tout le monde chez Dargaud qui ont beaucoup souffert de la perte d’un ami, pas seulement d’un acteur du catalogue.

 Après Jodorowsky, les méthodes de travail de Jean Dufaux sont-elles différentes ?

Pas trop, car tous les deux me laissent une grande liberté !

Comment ça se passe, vous recevez une partie du scénario ?

Jean avait envoyé les douze premières pages pour commencer. Après, il m’a écrit et c’était une très bonne nouvelle, j’ai retrouvé le plaisir de raconter des histoires de notre personnages lucius et les autres. Et ce n’était pas vraiment automatique après l’arrêt si tragique de la série et après nous n’avons plus parler des scènes, des expressions des personnages, du défi que représentait l’album pour nous deux. C’était donc un échange très riche.

Avec cet album, c’est quelque part la renaissance de Murena puisqu’il est reconnu par l’empereur.

Est-ce que vous avez prévu de réaliser d’autres opus ensemble ?

Oui, le projet était prévu en 16 tomes avec 4 cycles de 4 albums. Il a très clairement en tête la suite et ce qui me plait, il est en train de changer le récit du prochain album. Je ne sais pas s’il a des idées précises déjà pour le prochain album. Apparemment, il ya des personnages qui vont prendre plus d’importance, notamment les personnages féminins comme les Muria que j’ai dû créer. Il m’a dit quand j’ai parlé avec toi, partager des expériences parce que c’est toujours un jeu de miroir de projection, de transfert de la hauteur dans les personnages. Je me suis dit, que certains personnages me ressemblent un peu au niveau physique. Et les Muria représentent quelque chose de plus  qu’un personnage de fiction. C’est très intéressant de voir comme dans la tête de ce grand auteur qu’est Jean Dufaux, toute sa réalité, il aide à créer des situations, il développe les personnages et c’est très intéressant.

Est-ce vous qui faites le découpage ? Quel rapport avez-vous avec le scénariste par rapport à la construction de l’album ?

En fait, une fois le scénario en main, Je savais qu’il était  là,  mais il ne m’a pas suivi trop présent.

C’est une marque de confiance.

Avec Jodorowsky, c’est la même chose ! Ils me font confiance ! Je fais des scènes que j’envoie à Dargaud, ils en discutent ensemble. Ils ne m’ont presque rien dit, seulement au début où on a parlé un peu. Je crois qu’il avait envie de découvrir le Murena de Théo et c’est tout. Même avec mes problème de langue, je suis arrivé à bien représenter le scénario.

Est-ce qu’au niveau dessin, couleurs, il y a eu un traitement différent par rapport à vos autres séries ?

 

Oui, bien sûr c’est une grande nouveauté ! Notre énorme défi que j’ai choisi de relever, c'est-à-dire, la couleur directe sur mes originaux, sur mes encrages. C’est Lorenzo Pieri, le maître de l’aquarelle et mon ami, à l’atelier de Florence. C’était une des clés les plus importantes afin d’accepter de faire le projet.

J’ai envie de prendre le projet mais est-ce que tu accepterai de reprendre les pinceaux, les aquarelles, les beaux papiers que nous avons choisi à Florence et c’était à la fois un défi, de faire une collaboration très stricte avec un ami, ce n’est pas toujours facile parce qu’on ose pas toujours faire des remarques. Il est aussi le coloriste du tronc d’argile qu’il fait à l’ordinateur et c’était du coup, complètement différent. Nous avons eu plusieurs fois du mal à parler d’une façon ouverte. Maintenant avec la pression de tout le monde qui attendait les pages, nous avons travaillé finalement de manière facile, sans pression. Je lui ai laissé une confiance totale. Nous travaillons ensemble dans le même atelier, dans un tout petit atelier florentin.

Je lui ai laissé tout sa place, avec un travail pour moi à la plume, plus clair, dans le style de Philippe Delaby contrairement à mes albums précédents qui demandaient un encrage plus important.

C’est un crayonné jeté ou plutôt poussé avant l’encrage ?

J’ai fais comme vous allez le découvrir dans l’édition noir & blanc de l’album, c’est des crayonnés au petit format, celui de la création. J’ai besoin de travailler la page en petit format, c’est mieux pour moi pour trouver l’équilibre.

C’est un report ensuit à la table lumineuse ?

C’est une impression de gris, à peu près la même chose. Après, encore du crayon  car j’ai besoin d’élargir les crayonnés et rajouter des détails et après c’est l’encrage à la plume, un peu de pinceaux, du crayonné couleurs aussi même après l’aquarelle. En fait, c’est un mixte des techniques que j’ai appliqué pour cet album. Ce sera à vous de juger.

Pensez-vous que cet album a été plus difficile à réaliser que les autres ? 

Chaque album est un voyage dans nous-mêmes, une remise en question. La naïveté, ça m’a aidé beaucoup à me rapprocher de la bande dessinée franco-belge sans en imaginer les difficultés, les problèmes, la surproduction. Après, j’ai eu envie de faire quelque chose de plus. Chaque album, c’est plus difficile que le précédent. Pour Murena, c’était incroyable, une vraie crise générale dans ma vie, pas de la faute des Murena, Jean Dufaux, Dargaud et autres mais j’avais besoin de vivre ça, une métamorphose qui m’attendait. Le prochain sera le pape terrible, le suivant le onzième album de Murena. Je suis très content de l’équilibre que m’aura donné cet album, m’aura forcé à trouver, entre la vie, famille, boulot.

Comment de temps a-t-il fallu pour réaliser cet album ?

Presque deux années de travail, le temps de trouver mes marques. Ce sera certainement plus facile pour le prochain mais on verra, chaque suffit sa peine.

La couverture qui représente une tête de cochon interpelle, c’est votre idée ?

C’est effectivement moi qui ai pris le cochon comme élément déjà présent dans les pages de Jean parce que dans le style de Philippe, j’avais besoin  d’un gros détail à montrer sur la couverture. Si on regarde mes touts petits croquis, tests pour la couverture, la tête de cochon était la toute première. J’aimai tellement, ainsi que mon ami Lorenzo Pieri mais Jean Dufaux a tellement l’idée qu’il a modifié le titre de l’album nouveaux horizons pour le rebaptiser le banquet. L’équipe artistique était prête à proposer ce projet à l’équipe éditoriale. Au début, ils ont eu quelques soucis au niveau de la communication de cette image mais lors du festival d’Angoulême 2017, j’ai envie de faire une reprise forte, pas une reprise timide, tendre. Alors, je comprends votre peur que j’ai eu également quand j’ai accepté le défi. Il faut que l’on transforme notre peur en envie de communiquer. Si on a une image un peu choquante pour communiquer, il faut encore plus la pousser. Le directeur marketing a compris rapidement mes attentes et voilà, la tête de cochon, elle fait parler tout le monde, les amis italiens, la presse, le public…

Propos recueillis par Bernard Launois le 28 octobre 2017 Quai des bulles 2017

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Rédigé par Bulles de Mantes

Publié dans #Interviews

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