Quelle idée d’aller rencontrer une diseuse de bonne aventure sur les conseils de Mélie, sa compagne… Voilà que Kernok, le pirate sans vergogne, apprend qu’il ne lui reste plus que treize jours à vivre !
Que faire alors, oublier les prophéties de cette sorcière bretonne et continuer à vivre comme avant, ou s’appesantir sur son sort et tenir compte de ses propos ? Toujours est-il que remonté contre Ivonne la sorcière, Kernok jure qu’à son retour à Pampoul il détruira sa maison et l’occira.
Une fois en mer, la chance lui sourit, ainsi qu’à son équipage, avec l’abordage d’un navire rempli de tonnes d’argent faisant oublier un temps les funestes prédictions jusqu’à…
Le scénariste Riff Reb’s possède l’art et la manière de revisiter les récits et son adaptation du premier roman d’Eugène Sue ne fait pas exception. Et s’il s’est permis de rajouter quelques scènes, il en a néanmoins gardé la substantifique moelle, ses ajouts s’intégrant parfaitement au récit. Grâce à un découpage des plus classiques mais tellement efficace, le lecteur se prend au jeu de suivre les péripéties de ce démoniaque capitaine à la fois fort quand il s’agit de régner sur son petit monde et si fragile lorsqu’il se voit envahi par le doute.
Dans une remarquable mise en image, on reconnait le trait anguleux si caractéristique du dessinateur Riff Reff’s qui n’a pas son pareil pour réaliser des scènes maritimes renforcées par des couleurs alcalines de bon aloi.
Et pour les amoureux de l’encrage de l’auteur, ils pourront s’intéresser à la grande version collector en noir et blanc agrémentée d’un superbe cahier de croquis.
Alors qu’à Gotham City les fêtes de Noël se préparent avec ferveur, un groupe de choristes de rue se fait sauvagement attaquer par des créatures mi-chauves-souris mi-humaines, appelées draugars, une souche vampirique de morts-vivants nordiques dont la particularité est de saigner leurs victimes.
Arrivés sur les lieux juste après l’attaque, Batman et Robin ne peuvent que constater le massacre, se demandant comment trouver les coupables qui n’ont pas demandé leur reste. L’arrivée concomitamment de la pétillante Zatanna et de Santa Claus éclaircira-t-il le mystère ?
Toujours est-il que l’affaire est grave car rien ne dit que d’autres attaques ne sont pas programmées, entachant alors sérieusement les fêtes de fin d’année. Peut-être alors devront-ils faire appel aux super-héros de l’univers DC pour endiguer le phénomène ?
L’auteur complet Jeff Parker signe un scénario de bon aloi et bien dans la tradition des fêtes de Noël. Beaucoup de rythme, des situations de retournement mais également une multitude de super-héros tels que Superman, Miss Martian, Green Allow, Hawkgirl, Blue Beetle… Que l’on retrouve avec plaisir d’autant plus lorsqu’ils s’unissent pour venir à la rescousse de Batman.
Bien que l’album requiert le concours de deux dessinateurs, Michele Bandini et Trevor Hairsine, il n’en reste pas moins une certaine unité. De belles scènes de cascades, de superbes décors où évoluent nos héros, le tout rehaussé par des couleurs pétantes, voilà tous les ingrédients pour passer un bon moment en patientant pour les cadeaux sous le sapin.
BATMAN-SANTA CLAUS SILENT KNIGHT Jeff PARKER/Michele BANDINI/Trevor HAIRSINE collection DC URBAN BLAST éditions URBAN COMICS 112 pages, 15,00 € 21/11/2025
Voilà bientôt une dizaine d’années que Marcel Gotlib, ce génie de l’humour, nous a quitté laissant derrière lui une incommensurable production de scénarios et de dessins tout aussi désopilants les uns que les autres.
Mais connait-on vraiment ce personnage, co-fondateur respectivement de L’Écho des Savanes et de Fluide Glacial et qui a notamment fait partie de la dream team du journal Pilote sous la houlette de René Goscinny ? Néanmoins son parcours ne se résume pas à ça, et qui de mieux pour revenir sur la vie de Marcel Gottlieb, dit Gotlib, que le scénariste Arnaud Le Gouëfflec et le dessinateur Julien Solé, tous deux biberonnés à Fluide Glacial ?
C’est sous la forme de onze chapitres, de ses premières années auprès de ses parents où déjà les facéties se comptaient par dizaine à sa retraite où il délaissera le dessin sans se départir de raconter des conneries, que le scénariste Arnaud Le Gouëfflec a ciselé son récit revenant sur les événements marquants d’une carrière hors du commun. Les chapitres, entrecoupés de photos de l’artiste, narrent avec beaucoup de sensibilité et de pudeur le parcours de ce grand Monsieur à double facette cachant ses maux derrière un humour décapant. Les Dingodossiers créés avec René Goscinny, l’inénarrable Gai-Luron, la désopilante La rubrique-à-brac, sans omettre son animal totem la coccinelle font partie de la panoplie du récit, mais pas que…
Le dessinateur Julien Solé met remarquablement en images le scénario d’Arnaud Le Gouëfflec en apportant sa touche de sensibilité et on ne pourra, entre autres, que s’extasier devant les superbes pleines pages que le maître n’aurait pu renier, tellement elles restent dans son esprit.
Une postface des plus touchantes d’Ariane, fille de Marcel, revient sur les tendres années passées auprès d’un père aimant, partagé entre son humour débordant et un mal être récurrent consécutif à de nombreux drames familiaux.
Avec cet album, les auteurs rendent de fort belle manière un vibrant hommage à un monument de la bande dessinée qui aura marqué toutes les générations et aujourd’hui encore.
Voilà un opus qui assurément devrait donner l’envie au lecteur de se (re)plonger dans les magazines qui ont contribué à l’essor de Fluide Glacial et à faire qu’aujourd’hui, neuf ans après sa mort, le journal reste fidèle à son ADN.
GOTLIB, UNE VIE EN BANDESSINEES Arnaud LE GOUËFFLEC/Julien SOLÉ éditions FLUIDE GLACIAL 88 pages, 19,90 € 13/11/2025
Le cinquième album de Thorgal Saga, dessiné par Mohamed Aouamri, marque une nouvelle étape pour la série. C’est l’occasion de dialoguer avec lui sur les coulisses de sa réalisation, de découvrir sa manière de travailler et de mettre en lumière les relations qu’il a nouées avec les partenaires de cette réussite.
« Le mouvement, c’est essentiel. Je me sens presque plus à l’aise dans l’action que dans les scènes figées. Les champs contre champs, ça va bien un moment… (rires). »
Comment avez-vous accueilli la proposition de dessiner ce 5ème album de la collection Thorgal saga ?
J’ai été très agréablement surpris par l’appel de mon éditeur, Gauthier Van Meerbeeck : « On a pensé qu'après Saga Valta, tu serais parfait pour réaliser un Thorgal Saga. Est-ce que ça t’intéresse ? » Évidemment, ma réponse a été immédiate ! Nous nous sommes ensuite rencontrés pour en discuter. Je connaissais déjà Antoine Ozanam, le scénariste, mais cette occasion nous a permis de nous retrouver à Paris autour d’une bonne table. J’avais apporté mes premières esquisses, ma vision de la reprise du personnage, tout en respectant bien sûr le cahier des charges…
Comment avez-vous accueilli la proposition de dessiner ce 5ème album de la collection Thorgal saga ?
Eh bien, j’étais très agréablement surpris du coup de fil de Gauthier, mon éditeur, alors que je m’apprêtais à sortir. J’ai décroché les clefs de la voiture et à ce moment-là « Allo, c’est Gauthier, on a pensé à toi, autour de la table, et on s’était dit qu’après Saga Valta (série en 3 albums, ndlr), tu étais en condition pour faire un Thorgal Saga, est-ce que ça t’intéresse ? » A ton avis, lui répondais-je » ! C’est parti de là, on s’est vu pour en discuter. Je connaissais, pour l’avoir croisé Antoine Ozanam (le scénariste, ndlr) mais bon, ça été l’occasion de se voir sur Paris autour d’une bonne table. J’avais ramené les premières ébauches, comment je voyais un petit peu la reprise du personnage tout en tenant compte, bien sûr du cahier des charges et aussi…
Vous saviez déjà que le choix était en rapport avec l’album de Thorgal (T5 Au-delà des ombres) ?
J’avais été informé par téléphone et ce, dès le début, que cela s’inscrirait entre La gardienne des clés et L’épée soleil et ça m’a plu.
Alors, une fois que vous avez raccroché de l’appel de l’éditeur…
Je me suis empressé d’annoncer la nouvelle à ma femme, que c’était une bonne nouvelle !
J’espère que vous n’avez pas été étonné d’avoir été choisi ?
Non, j’ai simplement pris la décision que, pour mener ce projet à bien et dans les délais, je devais m’y consacrer entièrement et mettre de côté les travaux alimentaires qui avaient été indispensables auparavant.
Les circonstances ayant évolué favorablement, ce fut un véritable plaisir de réaliser, pendant deux ans, les planches de La cité mouvante. Je m’étais engagé auprès de mon éditeur, Félix Pirovano, à livrer chaque lundi le scan d’une nouvelle planche, engagement que j’ai tenu : 80 planches en deux ans.
Comment s’est passée la relation avec le scénariste Antoine Ozanam, vous avez eu le scénario d’un seul bloc, avez-vous réalisé le découpage ?
J’ai d’abord reçu une première série de découpages de planche. Ce qui était précieux avec Antoine, ce sont ces petits croquis griffonnés en marge : ils m’ont permis de gagner beaucoup de temps et de trouver des pistes, même lorsqu’il ne s’agissait que d’un dessin minuscule, à peine de la taille d’une carte postale. Ensuite, je réalisais une prémaquette avant de me lancer sur ma grande page blanche.
Êtes-vous intervenu dans le scénario, y a-t-il eu des moments où vous trouviez que le découpage ne fonctionnait pas ?
Oui, dans certaines pages, j’ai apporté ma touche personnelle, notamment dans les scènes de métamorphose de Vigrid. Lorsqu’il passe de l’état humain à l’état animal, j’ai ajouté une case intermédiaire afin que le lecteur saisisse mieux le processus, qu’il s’agisse d’une transformation en demi-dieu ou de l’inverse. J’ai également proposé une autre fin, car je souhaitais quelque chose de plus mélancolique et onirique.
J’ai donc réalisé un nouveau découpage que j’ai transmis au scénariste, qui l’a accepté sans difficulté. Il estimait qu’aucun commentaire n’était nécessaire, ce que j’ai contesté en demandant qu’un texte accompagne la conclusion. Une fois cela intégré, j’ai été ravi du résultat.
Il m’est aussi arrivé de rencontrer quelques impasses dans le scénario, mais mon éditeur a su me guider avec des suggestions pertinentes. C’était la première fois que je travaillais avec un éditeur qui prenait la peine de m’appeler pour me faire des remarques toujours justes et constructives.
Je tiens également à souligner qu’Antoine Ozanam est un scénariste ouvert, sans ego démesuré, acceptant volontiers de remettre son travail en question. Même lorsque certaines propositions de l’éditeur pouvaient le déranger, il n’hésitait pas à les intégrer en apportant des ajustements judicieux.
Au final, j’ai eu le sentiment d’être privilégié avec ce projet, riche en passages consacrés aux animaux et à la nature, des thèmes qui me passionnent.
Comment s’est passée la relation avec le scénariste Antoine Ozanam, vous avez eu le scénario d’un seul bloc, avez-vous réalisé le découpage ?
J’ai d’abord reçu une première série de découpages de planche. Ce qui était précieux avec Antoine, ce sont ces petits croquis griffonnés en marge : ils m’ont permis de gagner beaucoup de temps et de trouver des pistes, même lorsqu’il ne s’agissait que d’un dessin minuscule, à peine de la taille d’une carte postale. Ensuite, je réalisais une prémaquette avant de me lancer sur ma grande page blanche.
Êtes-vous intervenu dans le scénario, y a-t-il eu des moments où vous trouviez que le découpage ne fonctionnait pas ?
Oui, dans certaines pages, j’ai apporté ma touche personnelle, notamment dans les scènes de métamorphose de Vigrid. Lorsqu’il passe de l’état humain à l’état animal, j’ai ajouté une case intermédiaire afin que le lecteur saisisse mieux le processus, qu’il s’agisse d’une transformation en demi-dieu ou de l’inverse. J’ai également proposé une autre fin, car je souhaitais quelque chose de plus mélancolique et onirique.
J’ai donc réalisé un nouveau découpage que j’ai transmis au scénariste, qui l’a accepté sans difficulté. Il estimait qu’aucun commentaire n’était nécessaire, ce que j’ai contesté en demandant qu’un texte accompagne la conclusion. Une fois cela intégré, j’ai été ravi du résultat.
Il m’est aussi arrivé de rencontrer quelques impasses dans le scénario, mais mon éditeur a su me guider avec des suggestions pertinentes. C’était la première fois que je travaillais avec un éditeur qui prenait la peine de m’appeler pour me faire des remarques toujours justes et constructives.
Je tiens également à souligner qu’Antoine Ozanam est un scénariste ouvert, sans ego démesuré, acceptant volontiers de remettre son travail en question. Même lorsque certaines propositions de l’éditeur pouvaient le déranger, il n’hésitait pas à les intégrer en apportant des ajustements judicieux.
Au final, j’ai eu le sentiment d’être privilégié avec ce projet, riche en passages consacrés aux animaux et à la nature, des thèmes qui me passionnent.
Pas de moment de découragement sur le travail, parce qu’il restait peut-être cette pression ou pas ?
Franchement, non ! Mon scénariste m’a toujours mis à l’aise en n’hésitant à m’encourager dans mes choix à la condition que ce soit bénéfique pour la planche.
Passer derrière le maître Rosinski, ce n’est pas rien !
C’est vrai mais j’ai fini par être rassuré concernant mon travail sur cet album lorsque j’ai été mis en copie d’un mail de Piotr, le fils de Grzegorz Rosinski, saluant mon travail.
Qu'avez-vous retenu de cette expérience ?
Avec l’âge, on acquiert une certaine forme de sagesse (rires). En réalité, il n’y a pas tant de hauts et de bas, car la construction du scénario est remarquablement bien pensée : chaque séquence en appelle une autre. On passe d’une scène à l’autre, tantôt avec Thorgal, tantôt dans la cité, tantôt auprès de Vigrid et Aaricia. Ce panachage apporte une véritable respiration. Lorsqu’on est plongé dans un paysage nocturne en ville, la scène suivante nous ramène à Aaricia, ou à Vigrid réparant le toit de la chaumière… C’est formidable qu’aucune séquence ne s’éternise dans un huis clos.
Comment s’est passée la collaboration avec le coloriste Bruno Tatti ?
J’apprécie son travail et dans un 1er temps, je me suis rendu chez lui pour lui préciser mes envies. Je l’ai laissé ensuite les 2/3 de l’album et puis après, on a repassé les planches, une à une, pour faire des rectifications. Par exemple, il avait toujours pour habitude de faire systématiquement l’ombre des mèches de cheveux sur le front et compte tenu de mon dessin, ça allait devenir trop roboratif, trop lourdingue. Je lui ai donc demandé d’éclaircir tout ça en précisant, par exemple, tel ou tel aplat pour un visage et ce travail minutieux a permis de beaucoup alléger, éclairer.
En fait, comme c’est le dernier du maillon…
Effectivement cela peut plomber, et vous pouvez réussir une planche et vous pouvez la planter ensuite avec la couleur car c’est trop assombri, trop bouffé…
Après, il y avait une nouvelle validation.
Effectivement, une fois toutes les corrections faites, Bruno m’a renvoyé tous les fichiers par correspondance que j’ai revu et nous avons ensuite passé des heures au téléphone pour que je lui précise ce que j’attendais de lui. C’est souvent les scènes nocturnes, les contre-jours où parfois, un peu trop chargé. Par exemple, pour le profil de la gardienne des clefs dans une scène, j’ai estimé que l’ombre et le profil ne correspondaient pas à mes attentes et que pour une meilleure compréhension entre nous, de faire un scan d’une photocopie de la case que j’aurais aquareller et lui renvoyer pour qu’il intègre comment procéder. C’est ainsi que nous avons procédé et ça c’est très bien passé.
Avec cet album de Thorgal Saga, avez-vous eu le sentiment de sortir de votre zone de confort ?
Oui et non (rires). Oui, dans le sens où il faut être dans les clous, ne pas trahir le personnage et toute la galerie de personnages qu’il y a autour. Puis, en même temps, se dire que l’on est à l’aise car c’est un univers déjà visité par mes soins. En fait, Saga Valta a été comme un sas, un truc intermédiaire qui m’a permis de passer un cap. C’est vrai que de la doc, je n’en ai pas eu besoin et puis, il ne faut pas oublier qu’il y a les albums de la série mère sur laquelle je pouvais m’appuyer. J’ai effectivement eu besoin de revenir dessus afin de coller le plus possible à l’histoire. Parfois, ce sont des petits détails très précis qui fait que l’on ouvre ces albums-là pour voir, par exemple, l’implantation des cheveux de Thorgal, elle s’avère très spécifique. Pour Shania, c’est pareil, elle a beaucoup de cheveux mais pas trop car il faut faire attention car c’est une gamine de 15-16 ans et il ne faut pas la vieillir.
Et votre méthode de travail ?
Mon truc, c’est l’encrage au pinceau et je sais qu’il y en a très peu qui le font maintenant. J’aime bien ce rituel du pinceau, on jauge la qualité du trait, la charge du pinceau, on la sent et c’est vraiment mon outil de prédilection. J’utilise également un peu la plume pour certains aspects comme lorsqu’on dessine de l’écorce d’arbre, de la racine. C’est bien également lorsque je fais mon aplat du sol…
Si l’on vous proposait une autre collaboration, un autre Thorgal ?
Je ne dirais pas non et à ce moment-là, je demanderais à ce que je puisse plus dessiner Kriss de Valnor, avec son fichu caractère (rires), parce que je sens que ce serait une jubilation !
C’est vrai qu’elle est affreuse, elle joue bien son rôle.
Elle a une présence de dingue dans cette série. Elle met du piquant, du piment là où il faut. Peut-être également, dessiner Thorgal dans d’autres accoutrements, peut-être un peu plus de naval, je ne sais pas… changer de décors. Un deuxième album, ce serait comme reprendre une deuxième part de tarte (rire).
La gourmandise…
C’est ça, exactement !
Et, c’est la première fois, ici à Quai des bulles, que vous dédicacez cet album ?
J’ai déjà commencé à dédicacer à librairie Bulles en tête à Paris et là comme ici, ça a dépoté !
Quel est le retour alors des lecteurs ?
Tout le monde était ravi et franchement, j’ai déjà eu quelques articles élogieux.
J’ai entendu parler tout à l’heure que vous étiez en train de vous lancer dans un nouveau projet, pouvez-vous en dire quelques mots ?
Je ne peux vous donner que deux ou trois indications à savoir qu’il y a la notion de « petit peuple », il est question d’un bestiaire divers et varié et ça j’adore…
Vous allez vous régaler…
Tout à fait car c’est le genre de thématique qui me plait bien. C’est situé au moyen âge mais en fait, les êtres humains sont représentés comme des entités un peu nuisibles pour ce « petit peuple » et on ne voit jamais plus haut que le haut du mollet et le reste est un peu dans la brume, des géants inhospitaliers. Et ce « petit peuple » a une histoire très complexe. Le scénario s’avère très fouillé et tout ce que je peux dire, c’est que c’est l’adaptation d’un jeu de rôles. Pour l’instant, je n’en dis pas plus sinon que ça va être un one shot de 80 pages aux éditions Le Lombard et que c’est très bien foutu.
La région de Montréal vit depuis quelques semaines au rythme des fuites radioactives de la centrale nucléaire de Gentilly-3, et ce n’est vraiment pas la joie ! Radiations et tempêtes de neige entrainent une désorganisation dans le quotidien de chacun, excepté visiblement pour la jeune Flavie, livreuse en motoneige de son état, toujours hyperactive, semblant être dopée par les radiations. Cet état de fait n’a malheureusement qu’un temps car il lui arrive une succession de soucis qui vont mettre à mal sa bonhomie.
Entre une recrudescence de travail alors que les conditions météorologiques se sont singulièrement dégradées, la rencontre de jeunes clients capricieux, une pénurie de sirop pour la toux au sujet de laquelle elle va se charger de mener l’enquête, l’apparition d’animaux mutants et comme si ça ne suffisait pas, l’arrivée de sa sœur venue squatter son petit nid douillet, Flavie va devoir se retrouver à tout gérer en même temps.
Initialement sortie sous forme de webcomic, cette comédie douce-amère dans un univers postapocalyptique narre le quotidien d’une jeune Québécoise passant régulièrement de la résilience à la colère devant tant de difficultés tant dans sa vie sociale qu’environnementale, et avec peu d’espoir d’amélioration. Et bien qu’il faille se familiariser avec les expressions canadiennes, les dialogues de la scénariste Cab s’avèrent alertes et l’on se prend au jeu à suivre l’intrépide jeune fille dans ses pérégrinations.
Avec son dessin semi-réaliste et des couleurs numériques de bon aloi, Cab accompagne bien son scénario, doté d’un découpage efficace qui aura permis une lecture fluide tant sur le Net qu’en roman graphique.
A l’occasion de la sortie du collectif de WOMEN OF THE WEST, tiré de la superbe collection que vous menez à bout de bras depuis maintenant 5 ans, notamment en tant que scénariste mais pas que…Pourriez-vous nous parler de votre implication dans ces projets, ce que ça implique comme rigueur, organisation… ?
Oui, c’est pas mal, de rigueur et d’organisation ! Du coup, ça me prend mon année, en fait. J’étais vraiment arrivé à saturation au niveau du dessin, depuis 30 ans d’album, j’avais l’impression que ça devenait une corvée, un métier et non plus une passion. Ce que je voulais vraiment, c’était raconter des histoires et prendre 1 an pour le dessiner, pour faire un album, c’était trop long. Écrire après des albums énormes pour des auteurs, ce n’est pas évident parce qu’ils sont toujours très pris, ils ont toujours 15 projets derrière et ce principe d’histoires courtes et de, les relier par un fil conducteur, de raconter comme ça, une thématique de l’ouest sur 150 ans, ça me permettait de travailler avec 10-15 auteurs par album. Et ça été très vite accepté par l’éditeur qui a trouvé vraiment l’idée intéressante alors que l’on nous disait à l’époque que le collectif ne marchait pas. Mais là, ce n’était pas un collectif en fait, on avait une histoire complète, ne serait-ce que le point de vue historique.
On part sur 120-150 ans d’histoire et qu’il a aussi le fait, comme je suis le seul à écrire, ça donne une seule voix derrière pour le lecteur et je pense que c’est très important. Et après, on a des lumières différentes, des couleurs différentes par le fait que ceux sont des autrices et auteurs diverses qui apportent leurs pattes, leurs styles. On a, néanmoins, une certaine homogénéité à la lecture et c’est ce que je voulais !
Effectivement, il faut le relationnel, contacter les auteurs, et maintenant c’est souvent eux qui me contactent, me demande à participer. Essayer d’agencer ça, faire plaisir à ceux qui veulent revenir tous les ans, les fidèles comme Dominique Bertail, Paul Gastine. Labiano aussi est souvent là, Renan (Toulhoat, ndlr) et puis cette espèce de famille et ça j’y tiens. Je ne marche qu’à l’affectif, il n’y a que ça qui m’intéresse, vraiment ce relationnel !
Et puis, il y a des nouveaux qui arrivent, certains avec leurs désirs, leurs caprices ou pas et on en rediscute. Leur disponibilité, ça c’est énorme et puis, une fois que ça s’est établi, je passe sur mes histoires, je fais un tri, beaucoup de recherches sur mon sujet et sur 60 histoires possibles, 60 personnages, j’essaie d’en sélectionner une douzaine. Et sur ces douze-là, j’essaie de recroiser toutes les informations pour essayer de ne pas trop raconter d’âneries, ça pourrait m’arriver de tomber sur une mauvaise date.
Alors internet aide beaucoup mais faut voir 20 fois si le personnage n’a pas trop de contradictions. Les livres, quand on peut encore les trouver, et ensuite, comme pour Women…, je voulais partir sur des personnages rayés de l’histoire, presque oubliés de l’histoire. Ce sont des femmes qui, pour beaucoup, ont contribué à cette historique, ce roman américain.
Oui, parce que l’on parle toujours des mêmes femmes telles que Calamity Jane…
Bah oui, mais citez-moi une deuxième femme.
À brûle pourpoint, je vais être en difficulté !
On est d’accord et vous n’êtes pas le seul ! Hollywood s’est emparé, à une époque, de ce personnage et a voulu en faire un personnage emblématique. Chez nous, qui est très célèbre parce que Lucky Luke lui a rendu hommage mais à part ça, il n’y en a pas !
On a appris beaucoup de choses dans cet album.
Alors, voilà, c’est ce que je voulais, divertir en apprenant des choses au lecteur. Ce qui était intéressant également, comme c’est moi qui ai écrit, j’ai forcément mon point de vue et mon mental d’homme. Je me suis dit, je vais essayer de trouver la pensée féminine, le regard féminin sur ces personnages au travers le personnage de la jeune journaliste qui va interviewer cette femme chamane qui se bagarre pour les droits des Amérindiennes, dans les années 70. On a donc ces deux femmes militantes qui essaient de faire bouger les choses à l’époque où on commence à s’y intéresser et d’amener leurs points de vue. J’ai essayé de ne pas trahir leur combat.
Et, c’est vrai que dans cet album, c’est primordial d’avoir ces quelques pages d’introduction qui vont maintenir le lecteur tout au long du récit, des différents scénarios et de découvrir, à travers cet entretien un peu hors norme, où la journaliste recadre au début cette chamane qui ne lui raconte pas ce qu’elle attend de cette interview, que ce qui va suivre n’est pas une succession de scénettes mis bout à bout mais bien un cheminement de l’interview.
C‘est un livre et je veux apprendre des choses au lecteur et qui est-ce qui nous fait partager, nous apprend les choses au quotidien, ceux sont les journalistes. Donc, il me fallait une femme, avec son point de vue, son côté militante et une journaliste qui va enquêter, va aller chercher l’information. Je ne pourrais réutiliser ce procédé, le prochain sera différent.
C’est vrai que l’on a un peu trop tendance dans les westerns à contenir les femmes dans des rôles de second plan, avec des clichés…
Effectivement, la veuve épleurée, l’institutrice un peu rigide…
Et voir cette force de résilience qu’elles ont pu avoir, de résistance. Quand les hommes étaient morts, il fallait bien qu’elles les remplacent dans toutes les tâches quel quelles soient.
Et justement, c’est ça qui leur a donné cette combativité qu’il n’y avait pas dans la vieille Europe et c’est pour ça que c’est les femmes de l’Ouest, d’états conquis en tout dernier, dans l’Oregon et qui ont les premières à acquérir le droit de vote, les droits à la propriété parce qu’effectivement, c’était même juste une question de survie pour l’état en lui-même. C’était de se dire, par exemple, on a 10 000 fermes qui sont tenus uniquement par des femmes parce qu’elles sont veuves, parce que les hommes sont morts à la guerre, de maladie ou autre. Donc, si on ne donne pas accès à la propriété, notre économie locale va tomber. Et du coup, on réalise que les femmes sont importantes dans l’économie locale, comme c’est marrant !
Remarquez qu’en Europe, lorsqu’il y a eu les guerres, les femmes ont été réquisitionnées en usine pour fabriquer de l’armement.
On s’est rendus par contre que lorsque les guerres furent terminées, on a vite oublié qu’elles avaient remplis ce rôle.
Mais ne pensez-vous pas qu’aujourd’hui, ce combat soit toujours d’actualité ?
C’est pour ça que, en fait que je considère que si j’ai fait ce livre, car le combat n’est pas terminé. Quand on voit le discours de Trump actuellement, qui est contre l’avortement, on se rencontre que ce combat n’est pas terminé.
Comment vous organisez-vous avec Hervé Richez, scénariste et directeur de collection ?
En fait, je suis totalement libre, je lui propose le thème, il accepte toujours. Ensuite, on discute des auteurs que l’on va prendre et il fait des propositions. On essaie de faire notre casting et une fois que l’on a l’accord, j’écris des histoires sous forme de nouvelles et je lui envoie. J’ai un premier jet qui va lire et comme c’est un passionné, il va lire et tout de suite mettre le doigt sur la petite faille, tel chapitre, c’est confus. Comme il a un regard neuf, tout de suite, alors que moi je suis déjà dans mes recherches, même si je fais des relectures, je ne vais pas forcément le voir.
De là, je refais encore un travail d’écriture. Parfois, il me dit que c’est top, tu ne touches à rien et ça, c’est 1 fois sur 10 et s’il y a un petit truc je rectifie.
Finalement, c’est confortable
C’est super bien ! Au lieu de se dire, je me lance mais on va voir ce que ça donne, j’ai déjà eu son regard, sa critique et c’est énorme ! C’est la raison pour laquelle je mets toujours, à chaque fois, au début de l’album avec la collaboration d’Hervé Richez. Je dois préciser que c’est d’un confort que je n’avais jamais eu en quarante ans de métier. Donc ça, c’est précieux et j’aimerais que tous les écrivains et les auteurs aient cette relation avec leurs directeurs de collection.
Et après, vous essayez de voir, en fonction des dessinateurs(rices), de leurs habitudes de travail, de leurs envies ?
Alors ça, je ne vous l’ai pas dit mais quand j’ai écrit l’histoire, par exemple si je vais donner tel sujet à Virginie Augustin, j’ai son trait, son dessin en tête. Par contre, si c’est François Boucq, je ne vais pas mettre le même ton dans l’histoire et ça, c’est génial parce que c’est un exercice de style qui va me donner une façon d’écrire, un ton, une tonalité de la petite histoire qui sera totalement différent.
Donc, cela sous-entend qu’il y a une recherche au niveau des dessinateurs, de leur travail, de ce qu’ils ont déjà fait…
C’est ça, je ne pars pas dans l’inconnu, ça je ne peux pas ! Parfois, on a eu des défections avec certains auteurs qui ne pouvaient faire au dernier moment pour différentes raisons et donc, il fallait trouver quelqu’un d’autre et qu’il soit dans la même veine. Quitte à retravailler, à réécrire des choses. Faut vraiment que je m’adapte à chacun. Ensuite, il y a le retour d’autrice, auteur qui, après lecture me dise qu’il préfèrerait plus ça ou que cela leur convient parfaitement.
Vous leur envoyez l’ensemble de l’histoire ?
Oui, je renvoie toute l’histoire sous forme de nouvelles mais en séparant déjà chaque case qui correspond à un petit paragraphe. Ce qui fait que lorsqu’ils ont besoin de faire leurs découpages, je leur laisse faire leurs découpages et ils n’ont pu qu’à rassembler, par exemple, les quatre premiers paragraphes correspondent à la 1ère page. Comme je suis dessinateur, je leur donne déjà dans mon descriptif, dans la façon d’écrire, il faut qu’ils aient l’ambiance, la sensibilité de la case, ça c’est important !
Je ne suis pas Maupassant mais j’essaie de donner l’atmosphère de l’histoire. Ensuite, on en discute et parfois, il apparait évident qu’il manque ou qu’il y a une case en trop et retravaille ensemble s’il y a besoin.
Vous passez votre temps au téléphone alors ?
Bah, beaucoup et sur internet également. C’est au moins 3 heures/jour car avec la douzaine d’auteurs pour chaque album et c’est énorme !
Mais, c’est passionnant ?
C’est passionnant ! Après, il y a la mise en réalisation de leur part et tous les matins, je me lève en me disant : je vais recevoir une page de qui aujourd’hui ? C’est jouissif et ça, c’est un vrai bonheur ! En plus, dans celui-là, j’ai pu travailler avec ma fille qui est illustratrice jeunesse et c’était grandiose ! C’est moi qui lui ait demandé et ce fut un refus dans un premier temps en me disant qu’elle ne pouvait se retrouver au milieu de tous ces grands auteurs.
Et ce n’est pas, quelque part, plus difficile de travailler avec sa fille ?
Non, elle s’est très bien s’adapter. Son métier de graphiste lui demande de s’adapter aux demandes des clients. Quelques fois, je lui redemandais de retravailler un cheval, de rebosser une case avec un cadrage.
On est peut-être plus exigeant avec sa fille ?
Je pouvais peut-être me permettre. Marini, je lui ai demandé une fois de refaire un cheval parce que l’arrière n’allait pas, j’ose et après l’auteur m’envoie balader ou pas.
Après, ils doivent être heureux de faire partie de l’aventure…
Oui, et puis ça leur fait une récréation, une visibilité parfois pour ceux qui sont 2-3 ans sur un album, qui n’ont pas de sortie, pas de parution, pas d’actualité, on va reparler d’eux.
C’est clairement un livre qui est attendu.
Bah ça, c’est gentil ! J’ai toujours peur à chaque sortie.
Quel bilan pouvez-vous tirer aujourd’hui alors que nous sommes déjà à 5 collectifs, avec un casting de folie : 42 dessinateurs, une dizaine de coloristes, tous aussi talentueux les uns que les autres. Comment avez-vous fait pour les recruter et pour certains, les fidéliser ?
Euh, je ne sais pas ! Il y a aussi les indépendants. Par exemple, Olivier Taduc qui me dit qu’il a bossé sur le premier tome et après j’ai mes albums et je n’en ferais donc pas d’autres mais c’est un grand cadeau, son histoire de trappeur était formidable. Alors lui, ç’aurait été un fidèle, ça serait resté un copain. Quelqu’un que je ne connaissais pas ou de loin et en fait, ça fait une quarantaine d’autrices et auteurs qui deviennent des amis et pour moi, c’est une famille. Et de ce travail assez solitaire que j’avais depuis trente ans, je me retrouve là avec une bande de copain.
En fait, vous ressemblez à un chef d’orchestre
Oui, en quelque sorte. En fait il faut que je l‘assume à un moment donné. Un chef d’orchestre qui les guide dans ma vision, dans la direction que je veux que l’album prenne, ça c’est important. Et puis, il y en a avec qui ça roule, François Boucq, on lui envoie l’histoire…
Dominique Bertail, je suppose que c’est pareil ?
Dominique, c’est pareil effectivement, c’est un vrai bonheur. Et Dominique, il veut être là tous les ans. Je lui dis, « Tu es sûr que tu veux être dans celui-là, parce que pour celui-là, il y aura beaucoup d’autrices » ? « Je me déguise en femme mais je veux ma place ».
D’autant plus qu’il avait aborder le sujet avec ses deux westerns Mondo Verso où il avait déjà laissé une large place à la gent féminine.
Cette série était très drôle et très intelligente, il avait effectivement déjà trouvé avec son scénariste, ce petit truc comme quoi il fallait laisser un petit plus la place aux femmes.
Dix femmes auteur(e)s sur treize, pour cet album, belle performance, on peut dire que le contrat a été rempli ?
On aurait pu faire la totale mais sauf que, comme c’est moi qui écris, je suis un homme, jusqu’à présent…
Est-ce que ça été difficile de les faire adhérer au projet ?
Non, non. Il y a eu en fait un petit peu de réticences ou de craintes au départ car ce n’est pas forcément des dessinatrices de western, à part Laura Zuccheri qui d’emblée a dit oui. Elles ont dit oui mais moi, je ne sais pas dessiner les chevaux, les armes et je leur ai dit que l’on peut faire une histoire de l’Ouest sans cheval et sans arme. Il y a plein de pionnières, de pionniers qui sont venus avec des chariots tirés par des bœufs, des mules et qui n’ont pas touché une arme de leur vie et qui néanmoins, on fait la conquête de l’Ouest.
C’est pour cela que vous avez donné un sujet plutôt qu’un autre de telle manière à ce qu’elles soient le plus à l’aise possible dans la réalisation.
C’est ça ! Maintenant, il se trouve qu’au final, elles ont toutes eu à dessiner des chevaux, les pauvres, et que quelque fois, j’ai fait quelques croquis pour leur montrer et les aider au besoin. Elles ont toutes jouer le jeu et bosser plus sérieusement que les hommes. Je peux dire qu’il n’y avait pas de retard, pas d’angoisse.
Il y a donc bien le côté chef d’orchestre…
Oui, mais avec les dessinatrices, quasiment pas ! Ça été rudement bien ! Et puis surtout, un regard bienveillant sur mon écriture. Très très peu de discussions, de mise en cause sur le propos. Je pense que je ne m’étais pas trop planté, elles ont vraiment soutenu ça, avec leurs regards. Il y a des dessins de Daphné Collignon que j’adore par exemple, son style, c’est super beau, c’est extrêmement élégant, on dirait du vitrail. Donc, j’étais flatté qu’elle accepte de collaborer. Toutes après : Nathalie Ferlut ça a vachement de pêche, c’est rigolo comme tout. Nathalie, je n’allais pas lui dire de refaire un fusil parce qu’il ne ressemble pas à une vraie Winchester. Un dessinateur réaliste, je vais l’embêter, elle non ! C’était pas le propos, ces armes plus cartoon vont très bien dans son style. Je pense que cet album m’a amené de la modernité graphique. C’est-à-dire que le western est quand même, beaucoup cantonné d’un côté Blueberry et on fait du réaliste et on a de grands auteurs comme Ralph Meyer, Paul Gastine et autres qui font ça très bien. De l’autre, l’école Lucky Luke, Tuniques Bleues, c’est de l’humour, c’est jeunesse, c’est gros nez. Mais après, il n’y a pas forcément un point de vue d’auteurs modernes et qui franchement, dans le graphisme, amène depuis 30-40 ans un regard moderne depuis Claire Brétécher, c’est quand même les dessinatrices.
Avec Hervé Richez, on s’était dit que ça allait peut-être trop varié dans les styles, on va peut-être se planter et effrayer les lecteurs. Et en fait, c’est homogène, il est plus coloré que les autres et on peut passer, par exemple, de Laura Zucchelli qui a un trait très réaliste, aquarellé à Nathalie Ferlut, plus cartoon, Caran d’Ache et ça fonctionne super bien ! Donc ça, c’est une belle homogénéité, ça fait plaisir et je suis super content. Après, on a des couvertures magnifiques de Laurent Hirn, Béatrice qui était très malade, a trouvé la force de faire une superbe couv’ et qui fera une histoire avec Olivier dans un prochain tome parce que je compte bien la faire bosser sur une histoire et ça, c’est bien car c’est quelqu’un qui m’avait dit « je fais plutôt de l’imaginaire, de l’Héroïc-Fantasy, je ne vais pas savoir-faire » auquel je lui ai répondu qu’il y a l’enrobage qui change et ton dessin, ton âme, tu ne le changes pas. Ces auteurs sont toujours dans le doute.
Vous ne l’êtes pas, vous ?
Bien sûr que si ! Mais comme là, je me protège derrière leurs dessins et c’est surtout en ça que c’est plus confortable. Alors après, il faut que j’assume les propos. Alors ça, c’est bibi, c’est moi qui morfle.
J’ai connu, comme beaucoup de lecteurs, un Tiburce Oger aussi auteur complet, Buffalo runner, Ghost Kid, Gord, La piste des ombres et l’incontournable Ma guerre.
Ça, oui !
Or, ce travail de scénariste à temps plein vous a éloigné de celui de dessinateur, le regrettez-vous et envisagez-vous d’y revenir ?
Alors, j’y reviendrais mais je n’ai vraiment pas du tout envie pour l’instant. Vous savez, j’ai terminé sur le diptyque « L’enfer pour aube », avec le scénariste Philippe Pelaez qui a une très belle écriture, qui a été un très gros morceau sur la Commune de Paris, une espèce de roman qui était passionnant à faire. Sauf que je préfère dessiner des coins sauvages et des montagnes que des allées Haussmannienne et ça été terrible. En plus, je ne voulais pas faire du réalisme, toutes perspectives étaient tracées et ensuite, je les déformais, les triturer, les rendre comme si chaque mur bougeait. Mais c’était un boulot de malade et comme je travaille toujours en grand format, sur format raisin, c’est énorme. Et puis, cette envie de raconter et j’étais bloqué avec le scénario de Philippe, il fallait que je termine cette histoire et je me suis dit que plus jamais je ne ferais ça, je n’en pouvais plus !
Ce qui me plait, c’est de raconter des histoires et si les autrices et auteurs de talent me prêtent leurs pinceaux, c’est génial ! Il me faudrait plus d’un an pour réaliser tout seul « Women of the West ». Le fait de le faire avec tous, on gagne un temps fou !
Oui, et puis en plus, il y a le public qui voit qu’il y a untel et untel qui participent à cet album et de les découvrir dans un registre sous différent du leur, hors de leur zone de confort.
Oui, alors ça, c’est important. Par exemple, quand on a, par exemple, une dessinatrice comme Gaëlle Hersent qui avait un « Calamity Jane » avec un propos un peu différent, un autre regard, ça c’était bien. Et j’avais vu sur internet qu’elle avait des petites illustrations aquarellées et là je lui ai suggéré que, compte tenu de la petite histoire, c’était le moment de faire ces quelques pages en couleurs directes. Et elle a fait des pages que je trouve d’une beauté, des ciels du Colorado, des choses, c’est somptueux et l’on prend de la couleur plein la tronche ! C’est en ça que c’est des cadeaux ! On a Isabelle Mandrot qui elle, doit être actuellement une des plus grosses ventes de bd jeunesse qui là, réalise une petite histoire, elle adore les chevaux, c’est une cavalière, elle s’est régalée et ça se sent ! Je lui ai fait refaire des cases, elle aurait pu m’envoyer promener et bien non, chaque fois, c’était la bonne élève. Pour moi, c’est le royaume enchanté, c’est du cadeau bonus.
Et ça, se sent et ce, dès les premières pages, qu’il y a eu le plaisir de les réaliser et non pas comme un travail de commande.
Ouais, c’est ça, je suis d’accord ! J’avoue que j’ai plus souffert sur ma série « Les chevaliers d’émeraude » avec Anne Robillard. Le 1er tome a été tiré à 100 000 exemplaires et puis les tomes suivants, Anne Robillard avait toujours la même mécanique, qui marche bien en roman et qui en bd apparait répétitif. J’en ai fait 7 tomes et à la fin, je m’ennuyais et je pense que les lecteurs se sont ennuyés également. La série s’est arrêtée et il pense la reprendre avec un autre dessinateur. J’étais malheureux et je vois beaucoup de dessinateurs qui souvent, sont dans l’alimentaire. C’est-à-dire que pour la survie, ils ont accepté tel ou tel contrat et ça se sent, ils ne sont pas dedans et moi je sens que le lecteur va le sentir. Pour ma part, c’est du grand luxe, avec la crise actuelle, la difficulté de beaucoup d’auteurs, je suis plutôt un enfant gâté et j’en profite.
Trouvez-vous encore du temps pour vous adonner à votre passion du tir ?
Ah oui, quand même ! C’est au moins deux fois par semaine, mon épouse en fait, on a des copains et c’est sur les armes anciennes qui sont vraiment ma passion ! Et depuis 5-6 ans, je fais de la compétition, ce que je ne faisais pas avant les trente premières années et ça vide bien la tête.
Vous en faites avec Éric Herenguel aussi ?
Éric en fait mais on n’est pas dans le même coin. Je l’avais emmené, une fois ou deux, à mon stand pendant le festival. J’ai emmené plein d’autrices et d’auteurs venir essayer des armes de l’Ouest pour leur montrer notamment, qu’on ait loin des films d’Hollywood.
C’étaient des pétards…
Par contre, c’est précis quand on sait s’en servir et la plupart des gens ne savent s’en servir. Beaucoup de bruits, beaucoup de fumées, les néophytes sont toujours impressionnés avec les premiers contacts avec ce type d’armement.
À l’occasion de la remise du prix de la bande dessinée aux couleurs du blues 2025 qui se déroulera le 10 novembre à l’espace Faure à Limay avant le concert programmé par Blues s/Seine, l’auteur Gradimir SMUDJA fera deux séances de dédicaces avec l’album Jess Owens :
Le dimanche 9 novembre, de 16h30 à 18h30 à l’espace Brassens de Mantes-la-Jolie, dans le cadre du Tremplin Blues s/Seine.
Le lundi 10 novembre, à partir de 20 heures avant le concert d’Anna Popovic, dans le cadre du festival Blues sur Seine (entrée : 18€).
L’album « Jesse Owens » sera en vente sur place et son achat ouvrira le droit à la dédicace. Gradimir SMUDJA se fera un plaisir de vous dédicacer votre exemplaire.
Lire un album dessiné par Gradimir Smudja, c’est découvrir une histoire bien sûr mais au-delà d’un découpage soigné, c’est s’émerveiller devant tout le talent d’un peintre et ce, à chaque page, à chaque case qui pourraient être encadrées tant elles ressemblent à un tableau de maître. Encore un de ces livres qu’il faut lire à minimum deux fois, une pour apprécier le récit et l’autre pour s’arrêter devant chaque case afin d’en apprécier la qualité.
Cet auteur de talent n’est jamais venu en région mantaise et c’est donc l’occasion rêvée de le rencontrer à l’occasion de ces deux séances de dédicaces.
Espace culturel Georges BRASSENS 18 rue de Gassicourt 78200 MANTES-LA-JOLIE
Espace culturel Christiane FAURE 34 rue des quatre chemins 78520 LIMAY
Après Shangri-La consacré à la hard science, Carbone & Silicium avec pour thème le cyber-punk, il aura fallu attendre quatre ans pour pouvoir dévorer Silent Jenny, le dernier tome de la trilogie avec pour thème le post-apocalyptique… mais quel régal de science-fiction !
Le récit s’inscrit dans un futur plutôt lointain, quoique, où notre pauvre planète n’est plus que désolation notamment à cause de la disparition des insectes pollinisateurs et de la biodiversité, rendant la vie quasi impossible. Malgré tout quelques humains habitant dans des monades, sortes de maisons sur roues qui se déplacent au gré des conditions météorologiques, tentent de survivre.
Chercheuse d’abeilles, la taciturne Jenny s’escrime chaque jour à bord de son char à voile à parcourir les étendues désolées afin de fouiller la moindre parcelle de terre qui pourrait recéler des traces du fameux insecte, avec l’espoir de trouver l’échantillon qui permettra de toucher une prime auprès de Pyrrhocorp et qui sait, de relancer la pollinisation.
Seulement, malgré de plus en plus de difficultés rencontrées pour exercer son activité, la routine s’installe, et en même temps que l’espoir s’amenuise de trouver des jours meilleurs Jenny s’étiole, fuyant la compagnie de ses congénères jusqu’à…
Le scénariste Mathieu Bablet conclut sa trilogie par un excellent road-trip avec une fiction alternant les moments forts dans la quête perpétuelle de l’héroïne et d’autres plus intimistes dans ses moments de repos et d’introspection. Et si l’on met quelques pages à se familiariser avec ce monde peuplé de créatures étranges allant des Mange-Cailloux, êtres immunodéprimés voués rapidement à la mort aux Thanatopracteurs, personnages indispensables aux rituels de l’enterrement, ou à l’errance des pénitents, etc, on rentre rapidement dans le récit pour découvrir un univers incroyable.
Comme le dessinateur Mathieu Bablet a l’habitude de nous en gratifier dans ses albums, la remarquable mise en images et en couleurs permet au lecteur de se retrouver immergé dans ce récit onirique aux décors extrêmement fouillés où évoluent des personnages qui par certains côtés s’avèrent attachants.
Enfin, pour parfaire la lecture de Silent Jenny, il ne reste plus qu’à se procurer et écouter le vinyle Inframonde, fiction sonore composée et produite par The Toxic Avenger, imaginée comme la BO de l’album.
SILENT JENNY Mathieu BABLET collection Label 619 éditions RUE DE SEVRES 320 pages, 31,90 € 15/10/2025
Créé il y a onze ans maintenant, le Prix 2025 de la BD aux couleurs du blues a été décerné à Jesse Owens, des miles et des miles, un album scénarisé et dessiné parGradimir Smudja et publié aux éditions Futuropolis en juin 2024.
Né en 1913 en Alabama dans une fratrie de 11 enfants, petit-fils d’esclave, Jesse Owens est resté célèbre comme quadruple champion olympique aux Jeux de Berlin. Si on n’oublie jamais de préciser qu’Hitler avait refusé de lui serrer la main, Jesse Owens complétait : « c’est le président Roosevelt qui m’a snobé. Il ne m’a même pas envoyé un télégramme. À mon retour aux États-Unis, je ne pouvais pas m’asseoir à l’avant des autobus, je devais m’asseoir à l’arrière, je ne pouvais pas vivre là où je le voulais ».
Lire un album dessiné par Gradimir Smudja, c’est découvrir une histoire bien sûr mais au-delà d’un découpage soigné, c’est s’émerveiller devant tout le talent d’un peintre et ce, à chaque page, chaque case qui pourraient être encadrées tant elles ressemblent à un tableau de maître. Encore un de ces livres qu’il faut lire au minimum deux fois, l’une pour apprécier le récit et l’autre pour s’arrêter devant chaque case afin d’en apprécier la qualité.
Le Prix sera décerné à Gradimir Smudja à l’occasion du concert d’Anna Popovic, dans le cadre du festival Blues sur Seine, le 10 novembre 2025 à l’Espace culturel Christiane Faure de Limay.
Une séance de dédicaces de Gradimir Smudja devrait être réalisée à cette occasion (les albums de Jesse Owens seront à la vente sur place)
Nous sommes au XVIème siècle, période de découvertes de mondes nouveaux mais aussi de tentatives pour les conquérants d’avoir la fâcheuse tendance à vouloir façonner le pays conquis et sa population à leur gré, que ce soit dans leur manière de vivre mais également par le convertissement à leur dieu. En l’occurrence c’est la tâche principale du missionnaire franciscain, le Padre Bernardino de Sahagun, mais pas que. Voilà que celui-ci, intéressé par la culture aztèque et convaincu que c’est maintenant qu’il faut graver dans le marbre les us et coutumes des Aztèques avant qu’elles ne tombent dans les oubliettes, entreprend de réaliser un livre consacré aux origines et tout particulièrement à Anahuac, ce monde disparu et ce, avec le concours d’Antonio Valeriano, un jeune Indien.
Ce dernier se révèle particulièrement apte à remplir la tâche de collecte d’information dans les bibliothèques et de restitution. Une complicité entre les deux êtres se tisse au fil du temps et le jeune Antonio s’avère un remarquable chef d’orchestre dans la rédaction du monumental Codex de Florence.
Épaulé par l’éminent historien Romain Bertrand, le scénariste Jean Dytar embarque le lecteur dans un récit des plus passionnants, revenant sur la période consécutive à l’occupation espagnole du Mexique et le désir du Franciscain de découvrir cet univers voué à l’oubli, et de le consigner ne serait-ce que pour un devoir de mémoire.
Le dessinateur Jean Dytar attache pour ses bandes dessinées autant d’importance au fond qu’à la forme et Les Sentiers d’Anahuac ne fait pas exception. Le début de l’album avec des pages remplies de hiéroglyphes aztèques symbolisant la période avant l’invasion va, petit à petit faire place à des pages « ligne claire », européanisées.
Enfin, il convient d’apporter une mention particulière pour la qualité dans la conception et l’impression de cet ouvrage, qui sublime le récit.
LES SENTIERS D’ANAHUAC Romain BERTRAND/Jean DYTAR collection La découverte éditions DELCOURT 160 pages 34,00 € 08/10/2025