Alors qu’il était prévu qu’il se marie le mois prochain, le jeune reporter Henri de Turenne accepte la proposition de son rédac’ chef de couvrir pour l’Agence France Presse le conflit qui oppose déjà les deux Corées. Autant dire que le choc s’avère rude quand il passe de son lit douillet bien au calme à un lit de camp et un réveil au son des canons.
C’est en s’appuyant sur les articles de Henri de Turenne parus dans Le Figaro que le scénariste Stéphane Marchetti a fort bien bâti le scénario de cet album en lui donnant notamment un côté linéaire et dynamique offrant au lecteur une belle lisibilité. Au fil des pages, on découvre les nombreux talents du jeune homme, que ce soit par son allant, la qualité de ses reportages et sans parler de son talent d’écrivain… Quant au dessin hyperréaliste de Rafael Ortiz, rehaussé de couleurs intenses, il immerge le lecteur au sein des combats de la meilleure manière.
Un carnet historique sur le conflit fort bien documenté et accompagné de bon nombre de photos vient clôturer ce récit de la première expérience de terrain de guerre du jeune journaliste à qui l’on décernera, quelques mois plus tard, le prix Albert Londres pour ses articles sur la question parus dans Le Figaro.
A l’heure où les conflits se multiplient, cet album rappelle les conditions de vie, ou plutôt de survie qu’enduraient les journalistes de guerre dans les années 50 et qui déjà, au péril de leur vie, tentaient d’être au plus proche du conflit pour le décrire de la manière la plus objective possible : un sujet d’autant plus d’actualité qu’en 2024 le nombre de journalistes tués n’a cessé de croitre par rapport aux années précédentes, jusqu’à déplorer dans l’année le décès de 54 d’entre eux dont 31 en zone de conflit.
HENRI DE TURENNE, SUR LE FRONT DE CORÉE, Stéphane MARCHETTI/Rafael ORTIZ collection Aire Libre Éditions DUPUIS 120 pages, 25,00 € 18/10/2024
Suzanne est devenue, au fil des années, une chef de bande de brigands qui déjoue les services de la garde du roi en échappant à tous les pièges qu’on lui a posés jusqu’à… ce qu’elle tombe bêtement dans un traquenard. S’attendant à croupir dans les geôles de sa Majesté ou pire à se faire raccourcir, voilà que le roi Louis XV lui intime de rentrer dans ses services secrets.
Chance ou malchance, de toutes les manières Suzanne n’a guère d’autre solution que d’accepter sa première mission qui va consister à infiltrer le château du Comte Von Bofeld et tenter de récupérer un document qui pourrait changer la face de l’Europe. Seulement les ennemis sont partout et parfois pas là où on les attendait. Décidément, le monde dans lequel elle évolue maintenant n’a guère à envier à celui qu’elle a quitté ! Aussi, comment va-t-elle éviter tous les pièges que l’on lui tend ?
Le scénariste Matias Istolainen met en scène une véritable épopée de cape et d’épée qui pourrait se transposer aisément dans notre siècle car le récit s’apparente plutôt à un thriller des plus rythmés. De l’action, des dialogues truculents, des personnages attachants, du suspense, voilà que tous les ingrédients sont réunis pour transporter le lecteur dans une belle aventure haletante.
Le dessin de Benjamin Jurdic s’avère à l’image du scénario, tout en action, réaliste et fort bien mis en couleurs par Maxime Teppe. Avec des décors fournis où évoluent des personnages hauts en couleurs, on ne peut que regretter de devoir attendre quelque temps avant de tenter de suivre cette intrépide Suzanne qui a tout sauf froid aux yeux !
LE SECRET DU ROI T1 Bons baisers de Prusse Matias ISTOLAINEN/Benjamin JURDIC éditions LE LOMBARD 64 pages, 14,99 €
Trougnac, tranquille village où hormis les séances animées du conseil municipal, le Café des Sports où tout le monde a plaisir à venir commenter les derniers potins, les toiles du cinéma l’Eden, les messes dominicales, il ne se passe strictement rien ! Ah si, les matchs de foot avec notamment la bourgade de Poil dont le nom provoque inlassablement l’hilarité.
Cette sérénité ne va pas tarder à voler en éclat à l’occasion de la venue de Conrad Knap, jeune homme endimanché, à la recherche de décors pour un prochain film avec le duo Gabin/Bardot rendu notamment célèbre par En cas de malheur, le film d’Autant-Lara.
Seulement, comment prouver que l’on fait bien partie de la famille du cinéma sauf à brandir un plan coupé au montage montrant les fesses de Brigitte Bardot, ce qu’il fit ?
La nouvelle se diffuse comme une trainée de poudre : de Monsieur le Maire au curé du village, tous les notables mais aussi les administrés sont au courant de la fameuse photo et croient dur comme fer que le jeune homme est en quête d’un village et que maintenant, il va falloir user de trésors d’ingéniosité pour convaincre le prospecteur que le lieu idoine pour le tournage est ici.
Le scénariste Philippe Pelaez, épaulé par le dessinateur Gaël Séjourné, livre une comédie plaisante et dès le début, donne le ton avec une ambiance qui rappelle le cycle des Don Camillo où les joutes verbales entre les administrés sont légion. De l’exploitation de la crédulité aux jalousies exacerbées, le scénariste met remarquablement en scène bon nombre de travers des villageois et ce, pour le plus grand plaisir du lecteur.
Avec son dessin réaliste, Gaël Séjourné met en images et en couleurs de la meilleure des manières ce récit enlevé.
Enfin, on accordera une mention particulière pour les dialogues savoureux de films des années 50 qui rythment les chapitres de l’album.
LES FESSES A BARDOT Philippe PELAEZ/Gaël SÉJOURNÉ collection GRAND ANGLE Éditions BAMBOO 160 pages, 22,90 €
C’est un combat de tous les jours que mènent les collectivités locales, les usagers mais également les cheminots pour la conservation des petites lignes dont la SNCF voudrait bien se débarrasser.
Dès sa plus tendre enfance, le scénariste Alain Bujak a voyagé sur ces lignes de chemin de fer notamment celle de Béziers-Neussargues pour passer des vacances chez ses grands-parents. C’était la période faste où la SNCF mettait un point d’honneur à desservir toutes les provinces. Seulement, cette période s’avère révolue et il faut se rendre à l’évidence que les petites lignes ferment les unes après les autres.
Le scénariste Alain Bujak transporte le lecteur au travers de ses pérégrinations pour rencontrer les acteurs du combat pour sauver des coins de la France profonde qui se meurent sans cet élément vital de transport qu’est le train. A l’heure où les pouvoirs publics ne cessent de ressasser qu’il faut avoir une conscience citoyenne en tentant de diminuer sa consommation de CO2, le scénariste démontre que deux théories s’affrontent, celle du profit et celle de l’écologie.
La mise en images d’Elliot Royer accompagne de la meilleure des manières un récit plutôt révélateur d’une France à deux vitesses, celle du tout TGV avec un remplissage de voyageurs et a priori rentable et celle du TER, souvent seul moyen pour une faible densité de population de rejoindre les grandes villes.
Une mention particulière est à faire pour un épilogue comportant de belles photos d’Alain Bujak mais également un message d’espoir avec l’annonce de la réhabilitation de 25 kms de voies dans le Cantal.
Souhaitons que cet album apporte sa pierre à l’édifice de l’égalité de transport, quel que soit l’endroit où l’on habite.
SILENCE SUR LE QUAI Alain BUJAK/Elliot ROYER Éditions FUTUROPOLIS 98 pages, 19,00 €
À qui le tour pourrait-on se demander en ouvrant le tome 5 de la série, tout aussi savoureux que les précédents ?
Si on a beau penser, de temps à autre, que l’on est le con de quelqu’un, on espère toujours que ce ne sera pas de tout le monde. Là, la connerie est mise en exergue pour le plus grand bonheur du lecteur et personne n’est épargné.
À croire que les sujets pleuvent et qu’ils sont intarissables puisqu’au scénario Emmanuel Reuzé, ainsi que Jorge Bernstein et Vincent Haudiquet les co-scénaristes qui depuis le secondent pour quelques planches depuis le tome 3, ont concocté une belle satire de la bêtise humaine sous toutes ses formes poussant parfois l’absurdité à son paroxysme. Tout passe à la moulinette de l’absurde façon Monty Python, que ce soient les pauvres, la pollution, les violences policières, les SDF…
Le tour de force de ces récits, c’est de manier l’humour noir avec une certaine dextérité sur des sujets souvent clivants, en mettant généralement le lecteur mal à l’aise à la lecture des premières vignettes pour qu’il finisse en éclat de rire sur la dernière case, du grand art.
L’album est découpé en gags d’une page ou en vignettes, et le dessin réaliste d’Emmanuel Reuzé colle parfaitement au récit.
C’est drôle, souvent caustique mais également rassurant car l’on se met à penser que l’on trouve plus c… que soi, quoique !
FAUT PAS PRENDRE LES CONS POUR DES GENS T5 REUZÉ BERNSTEIN et HAUDIQUET Éditions FLUIDE GLACIAL 56 pages 13,90 € (13/11/2024)
Depuis 2014, la volonté des associations Bulles de Mantes et Blues sur Seine de mettre en évidence les connexions entre le blues et la bande dessinée se réalise notamment dans la création du Prix de la bande dessinée aux couleurs du blues.
Le Prix de la BD aux couleurs du blues récompense le meilleur album illustrant une thématique du blues ou des musiques afro-américaines qui en sont dérivées, ou encore illustrant le contexte social et historique en relation.
Pour ce vote, près d’une vingtaine d’albums parus entre juin 2023 et mai 2024 ont été examinés par un comité de lecture de Bulles de Mantes, pour sélectionner cinq titres dans la liste finale. Le jury, composé de représentants des deux associations, ainsi que des représentants des mondes de la lecture, de la musique, et de l’éducation, a eu à choisir parmi les cinq albums suivants présélectionnés pour concourir au prix :
Altamont par Hanna et Charlie Adlard (édition Glénat)
Amy Winehouse, collectif (éditions Petit à Petit)
Delta Blues café, par Philippe Charlot et Miras (édition Bamboo)
Les derniers jours de Robert Johnson, par Frantz Duchazeau (éditions Sarbacane)
The Velvet Underground, par Koren Shadmi (éditions La Boite à Bulles)
Avec cette année encore une belle sélection de nominés, la délibération du jury a permis l’élection de l’album Delta Blues cafédu scénariste Philippe Charlot et du dessinateur Miras, paru dans la collection Grand Angle aux éditions Bamboo.
La cérémonie de remise du prix a eu lieu avant les concerts de Mountain Men, Nat Meyer et Électro de luxe, samedi 23 novembre à 19 heures, à l’Espace culturel Jacques Brel de Mantes-la-Ville. Le dessinateur Miras, a fait le déplacement de Londres pour recevoir le prix ainsi qu’un chèque de 500,00 € des mains de madame Chantal Cippelletti, Présidente de Blues sur Seine et de monsieur Bernard Launois, Président de Bulles de Mantes. L’auteur s’est livré à une séance de dédicaces qui a remporté un franc succès, au point de dédicacer une quarantaine d’albums pour le grand plaisir des festivaliers présents.
Deux expositions de reproductions des planches de Miras tirées des albums de Delta Blues afé et Harmonijka ont été montrées à cette occasion dans le hall de l’espace culturel Jacques Brel de Mantes-la-ville, du 15 novembre au 5 décembre 2024.
Alors pour ceux qui n’auraient pas encore découvert cet album, en voici un résumé du récit : À l’occasion de la sortie de son film sur Robert Johnson, Du blues dans les veines, Laup, acteur noir de Guyane française, est encensé par la critique.
Seule ombre au tableau : le commentaire acerbe du professeur Moore de l’université du Mississippi, un vieil homme blanc spécialiste des musiques afro-américaines du début du XXème siècle.
Alors en tournée de promotion, Laup profite d’un passage dans la région pour rencontrer le professeur. L’accueil est glacial. Contre toute attente, le jeune acteur décide de suivre le vieil homme dans sa quête de disques oubliés… et d’un amour perdu.
Leur périple les conduit chez l’extravagante Jezie, ange gardien de ce Delta Blues Café où se réunissent les fans de blues, et où tout peut arriver, le meilleur comme le pire...
Rares sont les personnes qui n’ont jamais entendu parler du célèbre cimetière du Père Lachaise. Mais combien en connaissent l’origine et l’histoire des personnages célèbres qui y reposent ?
Fort de ses trois millions de visiteurs par an, ce cimetière parisien fait partie de ceux qui sont les plus arpentés. Mais assurément, ceux qui en ont fait leur terrain de prédilection, ce sont bien les chats gambadant parmi les 70 000 concessions que compte le célèbre cimetière. Aussi, c’est sûrement une des raisons pour lesquelles le scénariste Sébastien Floc’h a tenu à ce que cet animal familier soit le fil rouge des seize récits qui composent ce collectif.
De François d’Aix de la Chaize qui aura donné son nom au cimetière au chanteur des Doors Jim Morrison, une des tombes les plus visitées depuis son enterrement le 7 juillet 1971, le scénariste Sébastien Floc’h fait (re)découvrir la vie de seize pensionnaires qui ont atterri dans leur dernière demeure dans l’une de ces concessions. En retenir seize parmi les 500 recensées n’a pas dû être simple mais celles-ci, par leur niveau de célébrité, leur parcours parfois atypique, leur sépulture parfois insolite, les profanations diverses et variées que certaines ont pu subir ou encore la manière dont elles sont célébrées journellement, s’avèrent un choix des plus judicieux.
Énumérer les seize dessinateurs qui ont agrémenté les récits et ce, de fort belle manière, n’aurait guère d’intérêt dans ces propos car l’important reste de se délecter de leurs illustrations.
Que ce soit au niveau du scénario ou du dessin, cet album collectif ne laissera pas le lecteur indifférent, en l’instruisant, en l’intriguant, en l’amusant mais certainement en lui donnant l’envie d’arpenter les allées d’un cimetière hors du commun.
LE PÈRE LACHAISE Légendes, célébrités et sépultures insolites Sébastien FLOC’H/COLLECTIF Éditions DELCOURT, 162 pages, 23,50 € (13/11/2024)
Déportée de Perse et vendue comme esclave alors qu’elle n’est encore qu’une enfant, Sitara s’avère ne pas être née sous une bonne étoile pour prétendre à une vie de petite princesse. Néanmoins, cela pourrait être pire car la famille qui désire l’acquérir a bien l’intention de lui apporter une bonne éducation afin qu’elle puisse servir ses maîtres et qui sait, en tirer un bon parti. Seulement, c’est sans compter avec le caractère de la bougresse qui, sous ses airs de gentille petite fille, cache un fort caractère, refusant la famille notamment parce qu’elle n’a pas l’intention de servir de singe savant.
Il suffira, par contre, de quelques jours auprès de ses nouveaux maîtres et plus particulièrement Mohammed, le plus jeune d’entre eux, pour lui faire comprendre que sa seule planche de salut réside dans l’apprentissage du savoir. Commence alors une formation des plus rigoureuses afin notamment d’être à même de réciter le Coran mais aussi de découvrir la science et l’art grâce à la lecture de livres détenus par ses maîtres savants.
Avec ce premier opus d’un triptyque, on découvre la relation que tisse Sitara avec son entourage et plus particulièrement avec Fatima, sa maîtresse qui va rapidement l’intégrer dans ses activités journalières jusqu’à se fasse entendre le bruit des bottes et son cortège de malheurs. Quel avenir pour Satira et Fatima alors que leur ville ne tarde pas à être assiégée ?
S’appuyant sur des faits historiques, l’auteur Tomato Soup fait revivre au travers de son manga les conditions de vie au XIIIème siècle au sein de l’empire Mongol et plus particulièrement celles des femmes, dans un récit mis en valeur par un dessin semi-réaliste de bon aloi.
Une belle intrigue, sur fond historique, qui mérite d’être découverte.
JAADUGAR, LA LEGENDE DE FATIMA T1 Tomato SOUP, collection Seinen Éditions GLENAT 10,95 € (18/09/2024)
Revoir Comanche, prix coup de cœur de Quai des bulles 2024, rencontre un vif succès qui méritait de revenir avec son créateur sur la création de cet album, son attachement à la série Comanche et plus particulièrement à l’album Le ciel est rouge sur Laramie.
Revoir Comanche peut se lire sans que l’on connaisse la série mais n’aviez-vous pas derrière la tête, de donner l’idée au lecteur de plonger ou replonger dans cette série mythique ?
En fait, c’était important pour moi de faire un livre qui pouvait se lire indépendamment de la série Comanche pour la simple et bonne raison que j’avais envie de travailler sur le mythe et travailler sur la mémoire. Et travailler sur quelque chose qui s’est passée, on ne sait pas si c’est vrai, c’est faux. Après, je considérais que tout ce qui avait été écrit par Greg et dessiné par Hermann était une histoire vraie et à partir du moment où je dis que ça, c’est une histoire vraie, il y a déjà un paquet de flingues et de cadavres qui trainent sur la route… Et à partir de ce moment-là, j’ai commencé à avoir un début d’histoire, de quelqu’un, avec qui ont vit avec ça. Comment vis-ton après 50 ans à avoir vécu ça ? Et c’est ça qui m’intéressait, de raconter la dernière piste, la dernière route d’un homme et surtout qu’est-ce qu’on fait de ça, qu’est-ce que l’on laisse, qu’est-ce qui restera de tout ça et, qu’est-ce qui restera de nous ?
Comment vous est venu l’idée d’imaginer un opus qui reviendrait sur une série culte telle que Comanche, série écrit par Greg et dessiné par Hermann, puis Michel Rouge ?
Très simplement, il y a 2 ans, on me propose de rejoindre le mook, journal de Tintin spécial 77 ans et, c’était pendant le repas, le nom de Comanche arrive à mes oreilles et très vite, je commence à avoir une histoire et à la fin du repas, je savais que j’avais une histoire de plus de 6 pages. Mais au lieu de ça, je propose plutôt à mon éditeur de faire un livre sur Comanche plutôt que ces 6 pages où je choisirais un autre héros. Et 2 ans après, voilà le résultat !
Qu’est-ce qui vous a marqué dans cette série pour vous donner l’envie de faire un récit alors que les personnages sont au crépuscule de leurs vies ?
Bah, la fameuse dernière page du Ciel est rouge sur Laramie, évidemment ! Le moment charnière dans la bd franco-belge où un héros du journal Tintin va abattre froidement un homme désarmé.
Il fallait l’oser, à cette période-là…
Exactement, quelqu’un sans arme qui meure dans les poubelles. Et là, j’avais un départ d’histoire avec ça.
C’est vrai que Greg était un formidable conteur associé à Hermann, un remarquable dessinateur, le duo était plutôt fantastique.
Complètement.
Quels arguments donneriez-vous pour donner envie de lire votre bande dessinée ?
Faites-moi confiance ! (rires)
C’est évident pour ceux qui vous connaissent mais pour ceux qui vous découvre… Je suppose que vous avez déjà des retours sur le ressenti des lecteurs ne serait-ce que lorsque l’on voit le succès en séance de dédicaces
Excellent !
Pour le lecteur qui vous découvre avec cet album, pouvez-vous revenir sur votre technique graphique ?
Pour Melvile, j’ai travaillé de manière traditionnelle, au fusain et au feutre. Je travaille tous mes flous au feutre puis je reviens, petit à petit, dans les détails avec du fusain, beaucoup de matière du fusain. Et puis, il se fait que je suis en train d’adapter Melvile pour le cinéma d’animation, le film sera terminé d’ici 2 ans mais j’ai dû beaucoup, beaucoup, travailler ce que l’on appelle la bible graphique du film pour rendre ce fusain animable et ce, de manière numérique. Et donc, on y est arrivé et c’est fort de cet enseignement-là que j’ai utilisé cette technique. Pour cet album, c’est donc du fusain numérique, de brosses que j’ai créé, de matières que j’ai créé.
Ce qui a changé aussi, c’est mon rapport à la narration, au scénario parce qu’en plus du film, j’ai développé, en tant que showrunner, une série télé qui se tourne en live au printemps, à Bruxelles. J’ai travaillé 3 ans sur le scénario avec un co-scénariste qui s’appelle Olivier Teulé. Et me confronter à l’écriture sérielle pour la télévision a complètement changé ma manière d’écrire. Et donc, je pense qu’il y a dû avoir…
C’est des contraintes…
Des contraintes, des codes aussi, de travailler en 4 actes, par exemple, chose que je reprends dans le livre. Par exemple, à la fin de l’acte I, on sait que l’aventure commence, on sait que l’histoire commence que ce soit une romance, de la SF, voire un film d’horreur, la fin de l’acte I, les choses commencent. Voilà des choses que j’ai intégré dans ma manière d’écrire.
Pour certaines cases, on sait que ce n’est pas une image et pourtant ça y ressemble, c’est bluffant !
Mais, je me suis beaucoup inspiré de photos de Walker Evans, par exemple. Dorothéa Lange. Je regarde le cadrage, la matière aussi. Le grain de ces pellicules que j’essaie de reproduire dans le dessin.
Être et avoir été ? Vaste et grave sujet auquel tout être humain est amené à se poser et ce, souvent quand il y a une rupture entre ce que l’on pouvait avant et que l’on ne peut plus, est-ce aussi ce thème que vous avez voulu aborder avec Red Dust, le personnage principal ?
Complètement ! En fait, depuis la fin de Melvil et le début de Revoir Comanche, j’ai perdu mon père qui était quelqu’un. On a tous un père mais ce père-là était très important pour moi. Il a été aussi auteur de bande dessinée et il a formé beaucoup de gens. Il a créé une école, dans le sens large, en termes de bande dessinée et je ne suis pas insensible au fait que l’on pourrait l’oublier. Et donc, bah ça questionne : être ou avoir été et toute la question est là !
Il me semble que Red Dust du récit ressemble furieusement à Hermann aujourd’hui, me trompais-je ?
Eh bien non, détrompez-vous ! Je pense que c’est totalement inconscient parce que j’avais en tête, Jim Harrison mais je me suis planté ! (rires) En plus, je n’aurais même pas osé y penser, le mettre en scène. Déjà, je lui prends ces personnages alors si en plus, je le crapahute dans le désert…
Alors, vous lui avez parlé de votre projet ?
Jamais ! Et il a eu l’élégance de voir ça à distance. Je suis au courant qu’il a beaucoup apprécié, je pense qu’il était rassuré que ce soit moi qui s’en occupe parce qu’il avait lu Melvil ou du moins, il avait vu les planches et il savait que je n’allais pas faire la même chose que lui et ça, c’était quelque chose d’important à ses yeux. De faire quelque chose de nouveau, d’inventer et d’apporter autre chose.
De faire revivre aussi une série…
Bah, Oui !
C’est important, d’autant plus qu’il a dessiné beaucoup d’albums depuis cette série
Je me rends compte que c’est une série que personne n’a oublié ! Cette série est fondatrice de beaucoup de choses notamment avec ses dernières pages du ciel est rouge sur Laramie.
50 ans après Le ciel est rouge sur Laramie, les héros sont au crépuscule de leurs vie, le mythe du Far-West a disparu depuis longtemps et la toute splendeur de l’Amérique en a pris un coup. Au travers de ce récit, vouliez-vous rappeler cette période révolue ?
Ce qui m’intéressait en fait, c’était de parler de la fin d’un monde mais d’une manière générale. La fin du monde de Red Dust qui a connu le monde dit de la frontière, Far West, du champ du possible. On ouvre l’espace et la frontière recule de plus en plus. Faut savoir que lui, au début de l’histoire, il est allé au bout de la frontière, c’est-à-dire l’océan pacifique, le bout de l’ouest, c’est la fin de son monde à lui. Mais dans les pages de Revoir Comanche, il y a des pages forward qui annoncent la fin du monde de Vivianne aussi et la fin du monde du fils de Vivianne aussi. Donc, ça parle de la fin du monde que l’on connaitra tous, même si c’est dans notre petit monde, on le vivra quoi qu’il en soit. Je dis souvent, on est dans un train et à un moment, on nous demande de descendre et quelqu’un prend notre place et le train repart. C’est une mélancolie tragique et heureuse en même temps mais vous savez comment l’on dit condamné en 2 lettres ? Né… Tout est dit dès le premier cri parce qu’on est condamné.
Les premières paroles de Ghosteen sur la beauté du monde, titre de Nick Cave sont reproduites en premières pages de l’épilogue. Fait-il partie des titres que vous avez écouté en réalisant ce récit ou simplement pour illustrer ces dernières pages ?
Toutes les citations, ceux sont des choses que j’écoute quotidiennement : Nick Cave, Bob Dylan, Léonard Cohen, Joan Baez, Jim Morrison, les Doors et qui ont nourri ce récit et après, j’ai composé moi-même les génériques du début et de la fin que l’on peut retrouver sur Spotify grâce au QR Code de l’album. J’ai toujours travaillé en musique et j’ai toujours été musicien. Ma fille, lorsqu’elle était à l’école toute petite, ne disait pas que je dessinais des bd mais que je racontais des histoires et c’est mon métier. Je raconte des histoires en bd, en film, en série et en musique, c’est pareil. Les citations de Ghosteen, l’ouverture avec Léonard Cohen, écoutez ce morceau sur son album posthume, tout est dit ! Et il me semblait, que terminer en épilogue avec The word is beautiful… Vous aurez remarqué qu’il y a un disque dur ensablé, la fin du pétrole, la fin de l’ère numérique qui est annoncé aussi, tout disparaitra.
« Je pense que les pirates, par définition, sont des gens qui vivent en marge de la société, c’est pour ça qu’ils fascinent depuis toujours, c’est qu’ils arrivent à créer des systèmes alternatifs ».
Bonjour Mathieu,
Je vous avais interviewé, ici même à Quai des Bulles, en 2022 pour le tome 2 de Raven et j’ai tenu à revenir avec vous sur cette série Raven qui aura tenu en haleine le lecteur pendant près de 5 ans.
Oui, c’est une série qui avait une vraie idée directrice derrière ça, pourquoi je suis revenu sur le mythe des pirates, il y avait une vraie raison derrière et un vrai thème que je voulais servir et il se trouve que l’univers des pirates s’y prêtait bien. C’était une bonne occasion de revenir chez les pirates, les flibustiers.
Quels arguments donneriez-vous pour donner envie de lire Raven, la série en 3 tomes ?
Je pense que les pirates, par définition, sont des gens qui vivent en marge de la société, c’est pour ça qu’ils fascinent depuis toujours, c’est qu’ils arrivent à créer des systèmes alternatifs. C’est toujours des gens qui ont été chassés, qu’ont été condamnés, qu’ont été vendus et rejetés et qui se fédèrent comme une espèce de bande de marginaux basés sur leurs seules compétences, la camaraderie pour essayer de s’en sortir dans la vie et de trouver un système alternatif loin de ce que le monde des hommes a créé pour la sécurité, le progrès, les avancées, etc… Il faut qu’ils se débrouillent en dehors de tout ça. Et donc moi qui voulait parler d’un thème qui m’est assez cher, qui est la liberté, ce que veut dire être libre, ce que l’on gagne en étant libre mais aussi ce que l’on perd en étant libre. Je voulais traiter de ça parce que l’on parle de ça un peu à tort et à travers et c’est un thème passionnant. On aspire tous à plus de liberté, à plus de libre arbitre. Néanmoins, il faut prendre conscience que le fait de vivre en société, dans un cadre, pouvoir compter les uns sur les autres, pouvoir être interdépendant, de pouvoir savoir que si l’on a un problème, on n’est pas complètement livré à soi-même. Que d’autres peuvent avoir besoin de vous, que donc vous comptez pour des gens sont des choses très fondamentales qui sont l’ennemi complet du principe élémentaire de liberté. Donc, il faut donc savoir que la liberté est synonyme de solitude et qu’il faut être prêt à ça. Et que c’est une balance, entre savoir dans quelle mesure l’on est prêt à s’assumer intégralement seul par rapport à ses libres arbitres ou dans quelle mesure, l’on a besoin d’être aimé par les autres, d’aimer les autres, d’accepter des compromis et de vivre ensemble.
Cette série de 3 albums traite de ça et exclusivement de ça. De ce que ça veut dire pour une société constituée, les Montignac et pour deux types de pirates très différents, à savoir Darksee qui est une pirate dont l’objectif est clair et précis et donc un équipage et Raven qui lui, jouit d’une liberté totale, qui est donc seul. Et pourquoi est-ce que l’on vit ça, pourquoi l’on ait dans cette situation-là, est -ce que l’on le comprend, est-ce que l’on peut agir par rapport à ça ? Et donc pour moi, cette série est l’occasion de mettre en scène ces trois grands archétypes : l’archétype social, l’archétype de la solitude et l’archétype du projet libre mais communautaire, basé autour d’un projet ; c’est-à-dire du franc- tireur : Darksee étant ce profil-là, Raven étant la liberté absolue et les Montignac étant celui du social.
Quand vous avez-commencé cette série en 2019, saviez-vous déjà quelle fin vous alliez lui donner ?
Oui, j’étais déjà allé dans les pirates avec Xavier Dorison sur John Long Silver et on avait traité d’une aventure et c’était une série formidable d’aventure parce que l’on racontait l’histoire d’une femme qui se dégageait du carcan patriarcal pour se libérer et vivre totalement en assumant le risque de sortir de tout schéma et d’aller vers un objectif…
Une notion de liberté là aussi ?
Tout à fait, totalement en liberté, c’était totalement pirate mais aventure. C’est-à-dire qu’elle avait besoin de gens habitués à gérer des systèmes décalés en allant voir les pirates parce que la société allait lui mettre des bâtons dans les roues, voir la pourchasser alors que les pirates allaient lui donner sa chance. Et donc, ils étaient dans une association de respect, d’admiration, voire de fascination pour Long John, pour cette femme qui osait de l’audace comme lui ne l’avait imaginé. Et là, je voulais repartir là-dessus pour traiter ce que veut dire précisément ce qu’était le prix de la liberté, ce qui n’était pas le sujet de Long John Silver.
Maintenant, je pense que j’ai un peu fait le tour de mon sujet avec les pirates car j’ai fait les deux thèmes qui me paraissaient coller à cette mythologie pirate et à l’esprit de ces gens-là.
Pourtant sur la fin de la série, vous donnez l’espoir qu’il va y avoir une suite ?
Oui, parce qu’à la fin, je fais une sorte de reset, je ne révèle rien mais je montre les avantages et les inconvénients de chacun des deux systèmes et voilà maintenant, je dis que chacun a compris qu’en gros Raven apporte une vitalité et une spontanéité, un amour de la vie que Darksee a complètement perdu et Darksee amène un projet, une construction et un objectif qui fait qu’on peut se fédérer, faire des choses à plusieurs. Darksee peut dire ce qu’elle va faire dans un mois alors que Raven est incapable de dire ce qu’il va faire dans 5 minutes. Et ça fait toute la différence pour moi, d’un rapport à l’autre, l’un a besoin d’avoir des projets vis-à-vis de vous et de ce que vous êtes, de ce vous proposez. Alors que si vous êtes absolument dans l’improvisation permanente, personne ne peut se lier à votre projet puisque vous ne proposez pragmatiquement rien. Et ça, ils le comprennent et l’un et l’autre et ils exercent une fascination l’un sur l ’autre. Ils sont d’ailleurs très proches et physiquement ils pourraient être frère et sœur mais simplement, ils suivent des philosophies différentes avec des résultats aussi très différents. Et maintenant que ça c’est fait, il y a des tas de possibilités de décliner ça mais qui sont laissés à l’imaginaire des lecteurs. Que va devenir Raven une fois qu’il aura accompli un certain nombre de choses, que va devenir Darksee maintenant qu’elle a plus son projet initial et que tout a été reseté, elle a appris à voir les choses d’une manière différente. Comme je suis un éternel optimiste, j’aime bien l’idée que l’on puisse se sortir de ces carcans et de ces systèmes pour grandir, progresser…
Ce sont des personnages intelligents…
Ils ont une certaine beauté, à leurs façons. C’est-à-dire que dans le 3, je raconte le trauma initial de Raven et pourquoi il ne peut faire confiance à personne, pourquoi il détermine que c’est le seul à pouvoir se sortir de ses problèmes.
Et ça permet ainsi de comprendre les attitudes qu’il a eu dans les deux albums précédents…
Exactement, qu’en fait, il refuse tout lien sérieux avec les autres, parce que les autres sont liés à une trahison potentiel, à venir et qu’ils ne sont pas fiables et que donc, on doit se débrouiller par soi-même. Alors que Darksee, dans un projet très différent, je suis dans la m…de, vous êtes dans la ….de, ensemble, on va s’en sortir ! Ella a une attitude très constructive. Elle subit un projet, elle déteste son statut de pirate et veut s’en sortir au plus vite alors que lui aime être la liberté, aime être pirate. Tout ça va être fracassé sur le mur du réel dans cette série.
Raven, le pirate flambeur, vantard, pas souvent courageux… Mais homme de grand cœur, cette définition correspond-t-elle à votre personnage principal ?
Oui, ça correspond ! C’est d’ailleurs montré dans la première scène qui est une scène tragicomique où il est engagé par un équipage pour aller attaquer un autre navire et faire partage de butin, ce qui devrait se passer parfaitement bien vu qu’il a les compétences pour ça. Il est d’ailleurs estimé par un certain nombre, notamment par le capitaine mais voilà, la liberté fait que l’on ne se tient pas à un plan. La liberté fait que si l’on n’est plus d’accord avec ça, et bien on change d’avis. La liberté fait que si on n’a plus envie d’arriver à l’heure, on n’arrive pas à l’heure. La liberté fait plein de choses qui font que les autres ne peuvent pas vous supporter, on ne peut compter sur vous puisque vous n’êtes pas fiable. Et donc, il refait un arbitrage, est-ce ça m’intéresse de partager le butin ou sauver cette fille qui va se prendre tout l’équipage sur la figure ? Bien, je préfère sauver cette fille et donc trahir l’intégralité de mes alliés. A cet instant-là, c’est ça qui me parait juste ! Quand vous faites ça moi, ça me pose un problème pragmatique que je trouve intéressant. De conscience, est-ce que l’on doit s’en tenir à son plan et faire une saloperie, quelqu’un de fiable mais un salopard ou est-ce qu’il ne fut pas être un salopard mais trahir tous les autres ? Moi, je n’ai pas de solution à ça.
Quand on parle en gens de société, effectivement on dit qu’il s’était engagé, qu’il doit donc aller au bout de son projet sinon il n’est pas fiable. D’accord, cela veut dire, être cinquante à violer une nana et est-ce que l’on est bien d’accord avec ça ? bah non ! Donc, je vous laisse avec ce problème. Et moi, comme je n’ai jamais pu faire les arbitrages de cette nature, j’ai donné mon arbitrage qui dit qu’il est hors de question que les gars passent sur cette fille. Et tant pis pour le plan, tant pis pour le projet. Donc, je ne suis pas fiable mais je l’assume ! Mais c’est un problème de conscience qu’il faut savoir assumer parce que je ne trouve pas que ce soit si simple. Tout le monde parle de ça comme si c’était une formalité et je ne trouve pas que ce soit si évident que ça. Ma série parle donc de ça : tu es libre, d’accord, mais tu penses que tu es quelqu’un de fiable, que tu es quelqu’un de sérieux ? Voilà ce que cela veut dire, qu’est-ce que tu fais dans ce cas. Cela m’intéresse ces questionnements, ce n’est pas une provocation de ma part. Je trouve ça considérable, colossale. Je trouve que l’on brandit beaucoup ce terme et qu’il faut bien mesurer ce qu’il recouvre. Raven est vantard, il a du cœur parce qu’il va toujours suivre ce qui lui parait être juste à l’instant T et rien que le fait de faire ça prouve que c’est un homme libre mais un homme absolument pas fiable.
Instinctif…
Instinctif, intuitif parce que la vie est mouvante, que les choses évoluent en permanence et que par définition la fiabilité, c’est savoir se tenir à une parole et que la parole va être modifiée par les paramètres qui vont évoluer et donc, si on est fiable, c’est que l’on est borné. Si on est borné, c’est que l’on n’appréhende pas le réel, qu’on refuse les arbitrages moraux personnels. On est fiable par rapport au programme collectif mais on devient un salopard, c’est quasiment mécanique ! D’ailleurs, toutes les saloperies qui ont été faites sur la planète ont été faites du nom que je m’étais engagé, c’est des ordres, etc… Je ne dis pas que j’ai une solution, je dis que c’est un peu confortable d’avoir des opinions radicales là-dessus parce que ce n’est pas simple.
Cette série Raven vous revient totalement, que ce soit le scénario comme le dessin et la mise en couleurs et après ces 3 tomes, comment cela s’est-il passé ? Allez-vous recommencer à être seul maître à bord ?
C’est amusant, je pense que Raven a été fait avec un cahier des charges thématique, on avait cette parabole, j’avais envie de parler de ça et je l’ai fait sur une méthode qui est un peu la méthode que je pense que l’on fait depuis les années 90-2000 où l’on fait un découpage sous forme d’album qui sont définis par un programme éditorial, de délais de parution, de nombre de pages. Un format qui a été inventé dans les années 80. J’ai eu le sentiment, au fur-et-à-mesure que j’avançais dans cette série que j’avais évolué dans mes ambitions et que je n’arrivais pas forcément à faire rentrer tout ce que je voulais faire rentrer dans ce format-là. Alors, je l’ai fait, en gagnant de plus en plus de pages au fur-et-à-mesure.
Cela fait partie des questions suivantes…
On pourra développer… Mais là maintenant, j’ai envie de… Comment dire, à partir du moment où il faut faire rentrer, ce n’est pas toujours facile de réaliser à quel point c’est difficile de faire rentrer un récit complet avec tous les personnages, les actions, les conflits, le traitement des atmosphères, des états d’humeur. C’est assez ambitieux et au bout d’un moment on se demande pourquoi on est obligé, on passe autant d’énergie à tronçonner et à mettre au point les ellipses qu’à véritablement développer les scènes parce qu’elles doivent toute rentrer dans trois pages maximums parce qu’on a une moyenne de 15 à 22 scènes par album.
Historiquement, c’était le format de 48 pages pour des raisons techniques d’impression
Effectivement mais ces contraintes ont beaucoup changé notamment grâce à l’évolution de la bande dessinée ces dernières années. Maintenant, je dirais même que les lecteurs et les éditeurs sont très demandeurs de livres plus littéraires, plus ambitieux, plus fouillés de prendre la place de dire les choses, en tronçonnant moins, en jouant moins l’ellipse et en allant plus dans le traitement des humeurs, le traitement des particularités, de ce que l’on a comme regard d’auteur en fait. Un peu moins optimiser mais en laissant plus cours à ses envies et ses intuitions. J’ai envie d’aller là-dedans et donc de raconter des choses, sans doute, du même ordre parce que je reste quelqu’un qui aime l’aventure, le genre mais en prenant plus de place, de dire les choses d’une façon plus approfondi.
Et donc, vous allez rester, seul maître à bord ?
Ce n’est pas obligatoire. J’avais un thème personnel dont je voulais parler et je ne voulais pas embarquer un scénariste là-dedans, je ne voulais par faire une commande. Ce n’est pas par volonté de contrôle, c’est juste que j’avais juste une histoire à faire avec des pirates.
Maintenant, c’est merveilleux d’être inspiré par le texte de quelqu’un, c’est merveilleux d’avoir le droit de faire des allers-retours et d’emmerder quelqu’un du matin au soir, d’avoir un projet commun et ça me manque quand je travaille seul. Chaque fois que j’en parle à ami, j’ai l’impression de lui prendre du temps, de l’emmerder. Travailler avec Xavier (Dorison ndlr) est un bonheur de chaque jour, c’est un mec génial, adorable, compétent, ça me manque. Donc, retourner vers une collaboration, avec grand plaisir ! Cela sera vraiment lié à l’ambition et la vision du projet. C’est-à-dire, quelqu’un qui voudra fouiller davantage, qui veut prendre le temps de dire les choses d’une autre façon, passer un petit peu de ce que l’on a pu faire dans les années La quête de l’oiseau du temps, les passagers du vent à La balade de la mer salée, Ici même, Le grand pouvoir du chninkel, c’est-à-dire des albums que j’ai aimés passionnément puisqu’ils m’emmenaient dans un univers encore plus vaste. Donc, totalement ouvert et je dirais, de manière plus pragmatique, que c’est souvent une meilleure opération de travailler à deux sur ne bande dessinée parce que ça prend énormément de temps.
Il y a une complémentarité aussi…
En dehors de tout principe de compétence, alors là c’est évident, il y a un plus, c’est une symbiose qui peut se créer et ça, c’est génial ! Mais, tout simplement, en terme de process, c’est génial pour un dessinateur de ne pas avoir éternellement, il y a un phénomène de répétition dans la bande dessinée, il faut concevoir l’idée, il faut faire le synopsis, il faut faire la continuité dialoguée, le storyboard, le crayonné, l’encrage et la couleur et je fais tout ! Ce qui fait qu’au bout d’un moment, je suis tellement repassé tellement sur mon histoire, de ne pas pouvoir en parler, de ne pas avoir de recul, ne pas pouvoir découvrir les scènes, le charme quand le scénariste vous envoie quelque chose, c’est qu’on la découvre et très vite, on la dessine. Ce qui fait que l’on reste le premier lecteur le premier lecteur de la scène. Alors que moi, lorsque je dessine une scène, j’ai déjà passé 3-4 mois dessus à faire la version 1, 2, 3, le découpage, le storyboard… Il y a une plus-value de fraîcheur et puis on est nourri par un point de vue extérieur. Non, ça reste des équipes restreintes, on n’est pas au cinéma. L’idée de se mettre à deux ou trois pour faire un livre, c’est super stimulant.
Et, je suppose qu’il y a un travail avec l’éditeur ?
C’est évident que le regard de l’éditeur est pour moi s’avère très précieux pour moi, voire capital car il suffit de passer une ellipse mal gérée, une réaction d’un personnage qui ne parait pas clair. On oublie ça mais la plupart des grands écrits ont été corrigés par leurs éditeurs qui faisaient le regard extérieur parce qu’ils avaient pragmatiquement plus lu de livres que les auteurs, ils avaient une culture parfois supérieure, un recul et une expertise de qualité de lecture et je trouve ça ultra précieux. J’aime ça, en tant qu’auteur, on est là pour faire passer un propos, on n’est pas des démiurges, on fait ce qu’on peut. Mais le regard extérieur qui dit qu’il voit très bien ton intention mais là attention, je t’alerte sur quelque chose revêt une valeur énorme. Il vaut mieux que ce soit l’éditeur au moment de sa vacation plutôt que les lecteurs le critique et qu’ils s’en rendent tous compte sauf vous. Autre chose, il cosigne le livre, c’est les gens de Dargaud, de Glénat, certains sont là, certains ne sont plus là mais bon… Mais globalement, c’est une cosignature. On doit donc assumer les bons vents comme les mauvais, le fait que l’on se soit tous impliquer et donc c’est ce que j’attends de l’éditeur, c’est qu’il soit également responsable que ça se passe mal ou bien. C’est une collaboration de longue haleine. Après, il y a une réalité pragmatique qui est que le temps n’est pas compressible et quand on fait le calcul très simple du nombre de sorties annuelles par éditeur, vu le nombre d’éditeurs qui sortent effectivement des livres, vous divisez par le nombre et vous constatez qu’il reste très, très peu de temps pour chaque livre, en terme de relecture. Chacun se débrouille, fait au mieux.
C’est important pour un auteur de trouver un éditeur qui lui permette de faire un meilleur travail au sens le plus large du terme. Qu’il le conseille sur les formats, sur les alertes en cours de process et qu’il soit surtout amoureux du livre et amoureux des efforts que l’on fait pour que le livre soit là puisque c’est lui qui monte sur l’estrade pour le proposer, le faire connaître.
Vous précisiez dans notre précédent entretien que vous étiez obligé d’aller très vite car vous n’aviez que 54 pages. Cette fois, le dernier opus en contient 81 pages. Aviez-vous l’intention de clôturer la série, comme Long John Silver, en 4 tomes ?
Non, non, dès le départ il était prévu en 3 et donc, on est à la fin de la fin et il se sépare sur cette note… C’était prévu, il y avait les 3 titres en 3 actes.
Et puis, il y a les couleurs sur la couverture qui allaient en intensité, avec Furies (sous-titre du dernier album ndlr)
Oui, oui, il y a une progression. Bah, avec Furies c’est le moment de la force des convictions qui se heurtent au réel et explosent en vol et comment on essaie de se reconstituer, c’est des choses qui nous sont arrivées. Il y a un moment où nos assises volent en éclat. On a toujours des compétences, des aptitudes mais qui n’ont plus aucune routine, qui n’ont plus aucun process habituel pour résoudre les problèmes. Alors là, Raven le comprend au milieu du tome 3, il comprend enfin la nature de son problème, il se fait secouer les puces et il comprend qu’il n’a que 2 solutions, il fout le camp et continue son ancien système soit il pulvérise son ancien système et ça va l’amener dans une conclusion d’histoire complètement différente des précédentes puisqu’il a agi différemment et que ça a des conséquences immédiates. C’est ça la beauté de la vie, quand on a un problème rémanent, on a une action que l’on génère de manière quasiment systématique, l’action va changer et ça va très vite.
Les furies, elles sont partout, sur le feu qui se déclenchent, sur les pirates qui se rebellent, les autochtones qui tentent de reprendre la main… Il y a une profusion dans ces dernières pages qui apparait apocalyptique je trouve. C’est le foisonnement…
Oui, et ça se termine par l’apaisement ce qui pour moi est important ! Je pense que nous-même, en terme de société, on est à ce moment de la furie, il y a un désir de guerre, un désir de conflit, il y a un désir de tracer des camps. C’est vrai partout, tout le monde le ressent et ça devient comique. Tout le monde créer des conflits de toutes pièces, basés sur rien du tout. On peut toujours trouver des causes, c’est très largement surjoué parce qu’il y a une envie de guerre en fait, au final. Comme je suis scénariste, je sais très bien qu’il faut que tu détermines l’action, l’humeur et l’argument. L’humeur est toujours à l’origine de tout. C’est le même raisonnement qui est à l’origine de l’action, c’est toujours : j’ai une humeur, je vais l’étalonner et je vais la justifier par des arguments, ça va me permettre d’aller jusqu’au bout. Au milieu, il y a un raisonnement mais c’est purement accessoire, c’est uniquement de l’argumentaire. En fait, c’est l’humeur qui conditionne tout et aujourd’hui, il y a une humeur de guerre et donc dans Furies il y a une humeur de guerre. Les autochtones ont été violés sur leur territoire, ils tiennent un moment et puis ils décident quand ils viennent sur le volcan que c’est un manque de respect absolu et que ça nécessite sanction. Puis, il y a Darksee qui a pêché par orgueil et par excès d’ambition a refusé de prendre au sérieux la menace qui a finit par lui péter à la gueule et donc son système a volé en morceaux et Raven a pensé que sa compétence et son charme arriveraient à le sortir de toutes les situations. Il peut s’en sortir, certes mais en étant éternellement malheureux et il va donc falloir qu’il change de système sinon il sera toujours malheureux même s’il a le trésor, la liberté… Chacun va aller à son point de rupture et ça va donner le moment où tout le monde collapse : la société, Darksee, Raven déchainant les enfers.
Raven va même faillir y passer…
C’est des modes de vie où l’on risque sa vie tout le temps, chaque journée est une victoire, c’est une vérité. Mais même en navire aujourd’hui, les outils font que c’est quand même plus aisé qu’avant mais ça reste un vrai problème et les coques de noix qu’il y avait à l’époque, très peu tenaient la route car ils coulaient tout le temps eu égard à leurs fabrications.
Après Long John Silver, Raven, pouvez-vous nous dire pourquoi cette attirance pour les pirates, est-ce parce que comme le dit Darksee, « les pirates ne sont pas des héros »… leurs « fureurs et » leurs «batailles sont le rire désespéré du condamné » ?
Ouais, je crois énormément à ça. Je pense, je ne veux pas faire, en tant que citadin du 21ème siècle, d’analogie quelconque mais j’ai une vague perception que ce peut être l’idée de vivre en dehors des cadres mais il y a un vrai prix à ça. Je pense pourquoi on s’intéresse aux pirates, l’histoire a généré tellement de cas de figure particulier. Pourquoi est-ce les pirates, pourquoi est-ce les cow-boys ? Il y en a quelques-uns qui illustrent quelque chose d’assez fondamental et le pirate représente celui qui n’a pas réussi dans les cadres que la société lui propose, lui impose mais qui va utilisé toute son énergie pour montrer qu’il n’est pas une m..de , c’est-à-dire qu’il vaut quand même quelque chose. D’accord, il ne sera pas agriculteur, pas maçon, pas notaire, pas avocat, rien de tout ça mais il peut faire quelque chose dans certains cadres et y mettre une espèce de volonté que je considère comme désespérée parce qu’elle est forcément condamnée vu que l’on ne peut plus rentrer dans l’histoire. Personne n’écrira votre histoire, vous n’aurez plus de famille, pas d’enfant. Vous êtes condamné de toute façon. Tout ce que vous pouvez faire, c’est que pendant un petit laps de temps, montrer que toute l’énergie et les compétences que vous avez, que vous allez faire chier une dernière fois et que ça va se voir. Il y a un côté anar magnifique là-dedans chez ces bandits mais c’est l’expression de la violence quand un individu est rejeté par le groupe. C’est pour moi, l’épure de ça. Quand un gamin a des mauvaises notes et que personne ne le respecte et qu’il est tout seul dans sa classe et tout seul dans les rues, il voudrait mais il n’a pas les moyens pour faire partie et qu’il dit, c’est mon choix et je le revendique. A la base, je pense que personne ne se coupe du groupe. Honnêtement, c’est trop dur, vraiment douloureux. Quand on est coupé du groupe, c’est soit qu’on est mal à l’aise, trop timide ou que l’on n’a pas les armes pour plaire ou qu’on n’est pas assez bien foutu. Bref, pour une raison ou une autre, le groupe ce n’est pas facile pour vous et donc, plutôt qu’assumer que vous êtes rejeté, vous faites semblant que c’est un choix. Vous prenez une espèce de geste superbe, qui à mon sens est totalement désespéré puisqu’elle n’a pas d’horizon.
C’est une forme de fuite en avant…
C’est une fuite en avant sachant qu’un homme qui vit sans groupe est mort. Ce n’est pas pour rien que l’on ait communautaire, l’efficacité est communautaire. La solitude vous condamne au moindre coup dur. Donc, ce n’est jamais de gaîté de cœur, c’est toujours difficile mais le pirate il parle de ça. Il dit, je suis peut-être un tocard, vous n’avez pas voulu de moi mais vous allez voir que je vaux quelque chose. Et tous les gens qui sont un peu en marge se reconnaissent dans cette espèce d’énergie qu’on sait bidonnée mais parfois, s’avère étayée par de vraies compétences, de vraies fulgurances. Ces gens savaient faire des choses que les autres ne savaient pas faire. Faut quand même pas l’oublier, ils pouvaient vraiment s’emparer à 20 d’un navire de 100 personnes et traverser les océans avec des appareillages extrêmement restreints sans avoir une formation que le capitaine pouvait avoir. Ils pouvaient se sortir de mauvais pas incroyables, c’étaient des combattants uniques. Ils avaient des boucaniers qui pouvaient tirer sur de grandes distances des hunes, fallait quand même le faire !
Il fallait quand même qu’ils structurent un peu sur les bateaux, que chacun ait son rôle…
Non seulement ça mais au-delà de ça, ils étaient démocrates, ce qui étaient les premières sociétés démocrates de l’époque, c’est-à-dire que l’on pouvait élire le capitaine comme le destituer, ce qui n’était pas le cas dans les marines anglaises, espagnoles ou encore françaises. Ils respectaient la compétence, pas la naissance évidemment. Or, chez les pirates, il y avait des aristocrates, des défroqués, des esclaves, tout ce qu’on voulait mais ce n’était que la compétence qui prévalait. On a mis des années à reconstituer le système mais d’une certaine manière, ils ont préfiguré les règles de 1789. Ils étaient en avance là-dessus et d’ailleurs ils ont fait des sociétés utopiques, il y avait l’histoire de Misson à Madagascar mais il y en avait d’autres. Parce que, assez vite, ils arrivaient à l’idée que, et ça c’est quelque chose que l’on retrouve dans le mythe de l’Ouest américain, pourquoi l’on est aussi fasciné par ça parce que débarrassé du nom, débarrassé de la naissance, de la notabilité, de la respectabilité avec une société établie, on redevient juste à qu’est-ce que tu peux faire avec tes mains ? Est-ce que tu es capable de labourer, de construire une baraque, as-tu du bon sens, est-ce que tu vas être utile dans une société ? Mais là, on est à l’os et à un moment, lorsqu’on n’est pas dans les hautes sphères bah, ça fait du bien de se sentir que l’on a peut-être sa chance dans ces moments-là. C’est très fédérateur les chez les pirates et chez les cow-boys.
J’ai fait aujourd’hui les deux grandes histoires sur les pirates, j’aurais eu une belle histoire à raconter sur Darksee : pourquoi est-ce qu’elle comme ça, pourquoi est-elle marquée aux fers, pourquoi a-t-elle cette colère en elle ? Je sais tout, j’ai tout écrit, on verra si on le fait. Je verrais ça avec Dargaud mais pour l’instant, nous sommes sur la clôture de Raven. Je voulais parler de la liberté, je l’ai fait ! Et maintenant, je vais me détendre un peu.
Je pense que lecteurs vont vous poser la question de savoir s’il y aura une suite ?
La fin est assez ouverte. D’ailleurs, pour la petite histoire, Dargaud était assez hostile à l’idée que la fin soit aussi ouverte, il voulait quelque chose de plus clos mais moi pas, parce que je veux raconter un jour, raconter ces histoires-là. Raven, on peut considérer que j’ai expliqué d’où il venait et pourquoi il était comme ça mais Darksee, il y a un chapitre intéressant à développer sur elle parce qu’elle n’est pas arrivée là par hasard.